Les belliqueux indigènes méridionaux n'aimaient pas ces gens du nord, timides, tristes, à qui ils attribuaient leurs insuccès à la chasse. De là des rivalités terribles qui n'ont pas encore cessé. Il en devait être ainsi: l'extérieur de l'Uski, vêtu de ses peaux adipeuses, la tête encapuchonnée, le corps déprimé, contrastait d'une façon trop remarquable avec la taille élevée, gracieuse, et l'air martial de l'homme rouge, rompu à la guerre et furieux des tendances usurpatrices des nouveaux venus.

Les Esquimaux, d'humeur douce, craintive, superstitieuse, se reléguèrent sur les parties les moins favorisées du continent. Le nord, ses glaces et ses froids noirs furent pour eux,—l'ouest avec ses splendides prairies, ses forêts giboyeuses, pour leurs adversaires.

Les Uski n'ont point de gouvernement, point de chefs politiques; mais il s subissent le joug du despotisme religieux, représenté par le corps des angekkut ou jongleurs.

Ces Angekkut ont pour auxiliaires subalternes de vieilles femmes, appelées illirsut, et sont commandés, dans chaque tribu, par un Angekkok-poglit, jongleur en chef, premier vicaire, de Torngarsuk, l'Être-Suprême.

Or Torngarsuk a naturellement sa cour. Parmi les divinités de second ordre qui lui font cortège, je citerai Innerterrirsok, le Modérateur, parce qu'il ordonne, par la voix des Angekkut, de s'abstenir de certains actes ou de les commettre; Erloersortuk, littéralement le Videur parce qu'il vide les cadavres et se nourrit des intestins, les Innuoe, ou habitants des mers; les Ingnersoits qui cabanent sur les rochers, les Tunnersoits, esprits du feu: les Innuarolits, pygmées vivant sur la côte orientale du Groënland, les Erkiglits, géants, par opposition, qui résident aux mêmes lieux, Sillagiksortok, génie du temps, il demeure au faîte des montagnes; Nerrim Innua, préposé aux règles du jeûne; enfin les Tornguk, sortes d'anges gardiens chargés d'inspirer les Angekkut et de les protéger.

Chaque Angekkok a le sien qui accourt à son appel, après des invocations dans les ténèbres, lui enseigne l'art de guérir les affligés, de rendre fécondes les femmes stériles, de faire des conjurations; des excursions au Ciel, etc.

N'entre pas qui veut dans la corporation redoutable des Angekkut. Le clergé de tous les pays a établi autour de lui un inviolable rempart. Si quelque Uski aspire à la dignité d'Angekkok, s'il veut être initié aux saints mystères, il lui faut d'abord faire une retraite, s'éloigner de ses compagnons. (Toujours et partout la même pratique.)

Une fois en solitude, il cherche une grosse pierre, et, quand il l'a trouvée, s'assied auprès, et prie Torngarsuk de lui être propice. Le dieu apparaît aussitôt. Effrayé à sa vue, le néophyte s'évanouit et meurt. Mort il demeure trois jours entiers; après quoi il ressuscite, et revient, animé d'une ardeur nouvelle, à sa cabane.

Le voilà reçu Angekkok. Les pouvoirs ne lui manquent pas. Cure des maladies, communications avec Torngarsuk; prévision de l'avenir; soin des affaires de la tribu; connaissance des époques favorables pour chasser ou pêcher; ascension au Ciel: il est apte à tout, même à descendre, comme feu Orphée: aux Enfers, c'est-à-dire aux plus profondes régions de la Terre, où le farouche Torngarsuk tient sa cour. Un jeune Angekkok ne doit cependant entreprendre le voyage qu'en automne, par la raison qu'alors le Ciel le plus bas,—l'arc-en-ciel, d'après les Esquimaux,—est plus près de la Terre.

Le voyage n'est pas aussi périlleux qu'il paraît tout d'abord.