La voix de Pumè se faisait, entendre. Il annonçait avec emphase qu'il venait de soustraire à Leorugolu son aglerutit, lequel lui avait ordonné de prendre pour femme Toutou-Mak, seconde fille de Triuniak.

Vous plaît-il de savoir ce que c'est que Leorugolu, cette nouvelle, divinité de la mythologie, esquimaue?

Oyez:

Le haut et puissant seigneur Torngarsuk est marié comme un simple mortel. Il a épousé Leorugolu, dame fameuse, du cap Farewell au détroit de Behring, par sa prodigieuse hideur. Les dieux n'ont, paraît-il, pas le même goût que nous. L'empire du couple divin est fixé au centre de la Terre. Leorugolu règne sur tous les animaux marins, comme les narvals, les morses, phoques, baleines, etc. Un chien monstrueux garde l'entrée de sa demeure. Souvenez-vous du Cerbère antique! Un angekkok se présente-t-il à la porte, le molosse annonce le visiteur par des aboiements qui mettent les mers en furie. Voilà tout le secret des tempêtes. Si l'on veut pénétrer dans le palais, il faut attendre le moment où le mâtin s'endort. Son sommeil ne dure qu'un instant, seul un angekkok-poglit connaît cet instant. A force de patience et de ruse, il réussit à tromper la vigilance du terrible portier, et voici notre angekkok parvenu en une salle immense, où l'on remarque, avec Leorugolu, et placé sous une lampe, dont l'huile dégoutte par-dessus les bords, un vaste bassin, dans lequel nagent et s'ébattent toutes sortes d'oiseaux aquatiques.

Vraiment l'optimiste le plus enragé fermerait les yeux devant la maîtresse de céans. Elle a, déclarent ceux qui l'ont vue, la main grosse comme la queue d'une baleine, et les Esquimaux affirment qu'elle assomme un homme d'une chiquenaude. Je m'en rapporte volontiers à eux. Mais le lecteur me saura gré de ne pas pousser-plus loin la description.

A toute grandeur, tout honneur. Aussi comprendra-t-on aisément que l'abord de cette forte femme soit difficile. Nul angekkok n'obtient cette rarissime faveur sans l'intercession de son Tornguk.

Le voyage aussi est long et pénible.

D'abord, on passe par le pays des âmes des défunts, qui ont, dit la chronique, bien meilleure mine que dans ce bas-monde et ne manquent de rien. Heureuse contrée! De là,—je suppose que vous ayez l'avantage d'être angekkok-poglit,—vous arrivez à un affreux tourbillon d'eau qu'il faut franchir, sur une grande roue de glace tournant avec une vélocité vertigineuse. Cette roue et ce tourbillon n'ont rien de très-rassurant. Mais n'ayez peur; avec l'aide de votre inséparable Tornguk, vous passerez, sans vous mouiller même la cheville du pied. Après cet exploit, on aperçoit une grande chaudière où mijotent des phoques,—destinés sans doute à la bouche auguste de Torngarsuk et de damoiselle son épouse. Après, c'est la niche du cerbère, dont nous avons parlé plus haut; après, la chambre de Leorugolu. Elle vous fait un accueil détestable, s'arrache les cheveux, saisit une aile d'oiseau tout humide, la fait flamber et vous la promène sous le nez.

Il est dans le cérémonial alors d'avoir une syncope, provoquée peut-être, mais bien justifiée, du reste, par la puanteur de l'épreuve. Leorugolu profite de la pâmoison de son visiteur pour le faire prisonnier. Décidément, elle a une étrange façon d'interpréter les lois de l'hospitalité.

Par bonheur le Tornguk est là, à son poste, toujours fidèle, toujours prêt à tirer son protégé d'un mauvais pas. Empoignant, sans le moindre respect, la femme de Torngarsuk par les cheveux, il la roue de coups, la bat comme plâtre, jusqu'à ce qu'elle tombe épuisée. Ce n'est peut-être pas d'une délicatesse achevée, mais entre divinités! Enfin, Leorugolu a cédé à corps défendant. Les deux compères lui dérobent son aglerutit,—objet féminin que l'on ne nomme pas dans notre langue, en pudique compagnie,—avec lequel elle attire dans son domaine tous les poissons et habitants des eaux, et qui, de plus, jouit de l'inestimable propriété de donner à son possesseur les meilleurs conseils pour se diriger dans la vie et le moyen d'imposer ses volontés. Précieux talisman! que vous en semble? Une fois privée dudit aglerutit, tous les animaux marins abandonnent en bande Leorugolu, qui les avait transportés, les ingrats! de la froide mer en son beau paradis, et retournent à leurs baies accoutumées, où les groënlandais les prennent et les croquent à bouche que veux-tu.