Voyez-le plutôt.
Qui mieux que lui connaît les monuments d'une ville, leur histoire, leur chronique, leur légende! Qui mieux que lui sait la chansonnette en vogue, la toilette à la mode, le livre qui fait fureur! qui mieux que lui pourrait tirer les effets des causes, les causes des effets! Qu'il daigne ouvrir la bouche et il vous dira où va cette élégante, hermétiquement voilée; d'où revient ce monsieur enveloppé jusqu'aux yeux dans son cache-nez.—Il a pressé les doigts délicats des plus grandes duchesses, causé avec les sommités de la littérature, de la peinture de la sculpture, de la science, de la diplomatie. Ses connaissances sont universelles, sa mémoire vaut une encyclopédie, son tact est infini. Astronome par nécessité, il vous prédira le beau ou le mauvais temps, comme la fleur des almanachs. Mais, malgré tous ses talents, le conducteur de voitures publiques appartient à la classe des incompris. O honte de notre siècle! Cependant s'il lui prenait fantaisie de parler à cet homme, que de faiblesses n'aurait-il pas à révéler sur votre compte, fières dames et orgueilleux gentilshommes qui passez, le dédain aux lèvres, devant son modeste sapin! Grâces au ciel, il est bon, il est charitable, il est miséricordieux, le conducteur de voitures publiques! Il a tout vu, il a tout appris, et comme le dit Dumas: il est l'homme des sociétés vieillies: la civilisation est venue à lui, il s'est laissé faire. Sa moralité est à peu près celle de Bartholo.
Passant du composé au simple, de l'entier à la fraction, nous allons, si le lecteur y consent, nous transporter sur la place Notre-Dame, à Montréal, et esquisser en deux traits de plume le conducteur de voitures publiques canadien.
Partout ailleurs qu'au Canada, le conducteur de voitures publiques, tout en conservant son cachet primordial, a su marcher avec le progrès. Mais ici il n'a pas bougé d'une seule ligne. Tandis qu'en Angleterre, en France, etc., il s'aristocratisait, sur les bords du Saint-Laurent, il demeurait fidèle aux traditions de nos aïeux. Aussi se moque-t-il de ses prétentieux confrères d'outre-Atlantique qui se font appeler cocher, et n'ambitionne-t-il que l'antique appellation de charretier. Ce non vénérable, il l'aime, il le chérit, il le respecte comme titre de noblesse. Malheur à qui le lui contesterait!
Si maintenant nous délaissons encore une fois le champ banal des généralités pour celui des particularités, si nous exilons l'entier pour patronner l'unité, nous vous apprendrons que Pierre Morlaix était charretier de profession, qu'il stationnait d'ordinaire sur la place Notre-Dame, devant l'église, qu'il marquait vingt-six ans, n'était pas beau garçon, mais possédait en revanche les plus belles bêtes de toute la paroisse de Montréal. C'étaient deux chevaux bais-bruns, à la robe soyeuse et luisante, aux longues balsanes blanches, portant haut la tête, trottant vite et menu, pas «malins en toute», comme disait leur maître, et faisant cinquante milles sans se fatiguer. Je vous laisse à penser si Pierre Morlaix était vain de son attelage! Vraiment il fallait le voir assis sur le siège de sa calèche, doublée d'étoffe gauffrée, il fallait le voir brûlant le pavé de la grande rue Saint-Jacques, par un beau jour d'été, il fallait voir avec quelle célérité il vous emportait les partis, le dimanche, à Monkland! Et l'hiver donc! Ah! l'hiver était le bon temps de notre ami. Dès que la neige étendait sa nappe de duvet sur la ville et les campagnes, Pierre remisait sa calèche, l'emmaillotait tendrement dans une housse de cuir imperméable et sortait son sleigh! Un superbe traîneau, ma foi, en velours cramoisi et tout drapé de splendides pelleteries qui retombaient jusqu'à terre! Il en avait fait des jaloux, ce sleigh-là! Les charretiers de la place Notre-Dame, de la place Jacques-Cartier, du Marché-à-foin, se mangeaient-ils la langue chaque fois qu'ils apercevaient sa coque élégante rasant avec la rapidité d'une locomotive le sol argenté de concrétions cristallines. Dans leur envieuse fureur, quelques-uns n'avaient-ils pas comploté la perte du joli traîneau! Oui; mais Pierre, Morlaix était un rude gars! Il avait découvert la conjuration, fustigé d'importance les conspirateurs et son traîneau jouissait de l'estime publique. A peine arrivé à son poste le matin, il était retenu! Nul n'avait souvenance qu'il fût resté dix minutes inoccupé. Le samedi soir on l'assurait pour le lendemain, on se le disputait, et maître Pierre, afin de contenter tout le monde, le mettait généreusement à l'enchère! Alors, le traîneau montait, montait, montait! Les têtes s'échauffaient et souvent la location était adjugée sur une offre de quinze dollars. Pierre faisait claquer sa langue contre son palais; le gagnant jetait sur ses antagonistes un coup d'oeil de défi, et la foule, que ces scènes hebdomadaires ne manquaient jamais d'amasser, battait des mains.
Tel était Pierre Morlaix, ses deux coursiers, Carillon, la Brune et son sleigh, lorsque, par une nuit de janvier 18…, comme le brave phaéton revenait d'une course dans Griffinton, il fut frappé par cette interpellation significative:
—Ohé!
Pierre ralentit l'allure de ses chevaux, se retourna, et à la lueur du réverbère voisin, aperçut un individu, embossé dans un ample manteau, à collet relevé, et coiffé d'un casque[1] en fourrure.
[Note 1: Tel est le nom que les Canadiens-Français donnent à leur coiffure d'hiver.]
—Approche! fit ce personnage d'un ton bref.