—Vous êtes trop faible pour marcher.—insinua-t-elle, avec cette douceur persuasive qui rend la voix des femmes si éloquente quand elles désirent une chose.—Restez ici, je ferai un lit dans ce cabinet et demain matin…
Alphonse ne demandait pas mieux que d'obéir. Bientôt Angèle, avec son propre matelas et quelques couvertures, eut confectionné un lit, et prenant goût au métier de garde-malade, elle pansa la blessure de l'échappé, lui fit boire du bouillon chaud, et dit, en le quittant:
—Maintenant, monsieur, couchez-vous. Le repos vous fera du bien. Si, par hasard, vous aviez besoin de quelque chose, n'oubliez pas de frapper.
Ému jusqu'aux larmes par les témoignages de cette adorable bienveillance, et ne trouvant pas d'expression pour manifester sa gratitude, Alphonse prit la main de la jeune fille et la porta doucement à ses lèvres:
—Oh! merci! merci! murmura-t-il. La vertu n'est donc pas un vain mot, une affaire d'hypocrisie et d'ostentation! Oh! merci! merci, mademoiselle! Mais, je vous en conjure, dites-moi votre nom, afin que ce nom je le révère comme on révère le nom de sa mère, jusqu'au dernier soupir.
—Angèle, répondit la jeune fille.
—Angèle! Dieu inspira votre marraine. …………………………………………………………..
Une demi-heure après, Alphonse dormait d'un sommeil agité, mais Angèle était en proie à une fiévreuse insomnie.
XIX
Qu'est-ce que l'amour? Qui pourra me dire ce que c'est que l'amour? Depuis l'origine des choses, on s'est efforcé de définir ce sentiment qui embrase deux êtres de sexes différents d'une flamme souvent inextinguible: L'amour, s'écrient les philosophes cosmogoniques, est le principe de tout: l'amour, affirment les réformateurs, sera la base des sociétés futures; l'amour, chante le poète, c'est le bleu de l'éther; l'amour, prononce l'artiste, c'est l'idéal du beau; l'amour, écrit le psychologiste, c'est de l'égoïsme à deux. Voilà bien des solutions! Laquelle est la vraie, laquelle est la meilleure? Vous hésitez! Hélas! vous avez raison, car lorsque vous avez interrogé philosophe cosmogonique, réformateur, poète, artiste, psychologiste, vous ressemblez à l'Astrologue de Lafontaine. En voulant étudier les astres, vous vous êtes jeté dans un puits. L'amour est donc un phénomène indéfinissable. Nous l'appelons phénomène, parce que les étrangetés les plus incroyables, les accouplements les plus disparates, les contrastes les plus choquants, les anomalies les plus révoltantes, naissent de l'amour beaucoup plus souvent que le simple, le naturel et le vraisemblable. C'est surtout en amour que l'observation de Napoléon est juste: On devrait rayer le mot—impossible—du dictionnaire. Pas un de nous qui ne marche en ce monde guidé par le phare de l'amour. Le Szaffle d'Eugène Sue est un monstre. L'homme, engendré par l'amour, vit par et pour l'attraction qui lui donna l'être. C'est là le signe de sa faiblesse, son péché originel. A la nourrice ses premières affections, à la famille son attachement, ensuite à la femme sa tendresse, aux enfants plus tard ses caprices. Fiers, intraitables, cuirassés de dédain, de morgue, d'indépendance pour les indifférents, nous sommes doux, flexibles, timides, esclaves pour ceux que nous aimons. Hercule et Omphale, David et Bethzabée, Samson et Dalila, Holopherne et Judith:—les exemples abondent dans l'histoire ancienne; ils fourmillent dans l'histoire contemporaine. Et qu'on n'imagine pas que cette servitude soit volontaire; non, l'homme fort répugne à s'humilier même devant ceux qu'il aime; mais ses intérêts commandent cette soumission, et il plie respectueusement. Ses intérêts, disons-nous, car, abstraction faite des passions, l'homme sent la nécessité de ménager ceux qu'il aime, et il les ménage, moins à cause des qualités qu'il reconnaît en eux, qu'à cause du profit qu'il tirera de ces qualités.—L'amour égalise les rangs; c'est le grand niveleur chargé de transformer insensiblement la société, et d'entretenir cette sève de perfectibilité dont Dieu a déposé quelques gouttes au fond de notre âme, desséchée par le souffle de l'infortune. L'amour, proprement dit, celui qui enflamme à la fois un homme et une femme, cet amour est le plus énergique de tous. Son contrôle sur nous est omnipotent; et nos efforts pour le repousser, quand il nous enchaîne, ces efforts n'ont, la plupart du temps, d'autre résultat que de river plus solidement les fers dont nous voudrions nous débarrasser. Fruit d'un regard, d'une parole, d'un frôlement de robe, du récit d'une aventure, d'un son, d'un rien, l'amour tombe le plus souvent à l'improviste sur le coeur. Parfois l'explosion est soudaine, parfois elle se fait attendre; mais dans ce cas le feu couve, brûle sourdement et finit par éclater avec une violence d'autant plus grande qu'il est resté davantage invisible. Alors, comme auparavant, il fait aliment et combustible de tout ce qui devrait l'étouffer. Les obstacles, les déceptions, les rebuffades, les mépris l'attisent, l'espérance le nourrit, l'idéal le grandit, la réalité l'étouffe. On a répété à satiété que le mariage était l'éteignoir de l'amour, ajoutons—ce que plus d'un penseur a dit ou écrit avant nous—que la possession de l'objet aimé est le cénotaphe de l'amour; et nous pourrons—à l'instar de maints confrères—nous vanter d'avoir commis bon nombre de lignes sans utilité pour la science, quoique non sans utilité pour les marchands de papier, ce qui prouve qu'en métaphysique comme en physique, il n'y a rien d'inutile ici-bas; Amen!