Le fort Caoulis appartenait à la Compagnie de la baie d'Hudson. C'était un de ses meilleurs comptoirs dans le Nord-Ouest, antérieurement à la construction du fort Columbia, fondé quelques années plus tard, en 1824, par le docteur Mac Loughlin, à dix lieues au sur la rive opposée, et qui est devenu l'entrepôt général de la traite des pelleteries pour tout le district de la Colombie.
Le fort Caoulis comprenait une enceinte palissadée avec d'épaisses planches de cèdre, hautes de vingt pieds, dans l'intérieur de laquelle s'élevaient deux ou trois bâtiments affectés aux logements des commis, des trappeurs de passage, aux magasins de provisions et de pelleteries.
Une cinquantaine d'hommes s'y trouvaient ordinairement réunis.
Ouaskèma et Merellum avaient été enfermées dans une pièce basse, à côté de la grande salle où on s'assemblait après le repas du soir, pour boire du tafia et fumer, à défaut de tabac, des feuilles de sac-à-commis.
La première de ces chambres, qui n'avait qu'une fenêtre solidement grillée servait de prison.
Le chef facteur, ou commandant du comptoir, avait la clef de la porte et ne la livrait que rarement à un de ses subordonnés quand elle contenait des détenus.
Le soir du jour où Ouaskèma eut avec Merellum la conversation que nous venons d'écouter, une foule de trappeurs, d'Indiens et de Bois-Brûlés se pressait dans la grande salle du fort Caoulis. Quoique le printemps fût déjà avancé, il faisait froid et on avait allumé du feu dans la vaste cheminée qui occupait tout un côté de l'appartement.
Deux pins énormes flambaient en craquant bruyamment dans l'âtre, et, malgré les nuages de fumée qui s'élevaient des pipes, les lueurs éclatantes de la flamme donnaient au tableau une physionomie fort accentuée. Ces sauvages aux visages peinturés, omnicolores, aux corps ou tout nus ou enveloppés dans des peaux de bêtes fauves; ces blancs couverts d'accoutrements étranges, dont les couleurs les plus audacieuses hurlaient de se rencontrer; et ces femmes, les unes rouges, les autres jaunes, celles-ci jeunes, celles-là vieilles, les narines, les lèvres et les oreilles chargées d'ornements en os, nyaquau, ou en coquilles, aïqua, la plupart dans la simple toilette de notre mère Ève avant sa faute, le petit nombre en jupon d'écorce de six pouces de long, toutes se disputant le prix de la hideur; une douzaine de marmots, sortes de momies assujetties sur le dos de leurs mères à la planchette qui constitue leur berceau et, on peut le dire, leur demeure fixe du jour de leur naissance jusqu'à l'âge de deux ou trois ans; des chiens, décharnés comme des loups, plantés sur leur train de derrière et se chauffant gravement, ou étendus, la tête dans leurs pattes de devant, ou grondant, aboyant entre les jambes des assistants; tout cela, laid au physique, pas très-beau au moral, debout, assis, accroupi, armé de tous les instruments de mort imaginables, pérorant, criant, gesticulant, formait une de ces peintures originales et caractéristiques qu'on ne trouve que dans le désert américain et que la plume est malheureusement impuissante à reproduire.
Le whiskey, le tafia, l'eau-de-feu en un mot, circulait libéralement dans des outres de peaux de loups marins, en l'honneur de la fête du sous-chef facteur. Je vous laisse h penser si la société (pardonnez-moi le barbarisme, mon Dieu!) était joyeuse et exprimait hautement, éloquemment sa gaîté.
Les toasts se succédaient sans interruption, et les speechs, il fallait les entendre! les comprendre était, il est vrai, autre affaire. Je doute fort que les orateurs eux-mêmes se comprissent; mais que leur importait, pourvu qu'ils parlassent!