—Les chevaux sauvages! s'écria Poignet-d'Acier.

—Mon frère a raison, dit Oli-Tahara; ce sont les chevaux sauvages. Que mon frère descende et m'attende ici!

Villefranche obéit. Le métis déboucla la sangle retenait une couverte sur le dos de son buffle, et jeta couverte et sangle sur le gazon. Débarrassant aussi l'animal de la corde de ouatap qui lui servait de bride, il enroula autour de son bras gauche un lasso long de vingt à trente verges, et avec une habileté qui laissait bien loin derrière elle l'adresse de nos Franconi civilisés, il se coucha tout de son long sur le côté droit du buffle. La partie supérieure de son corps était cachée par l'épaisse crinière noire de l'animal, laquelle il se soutenait de la main gauche; la croupe du taureau masquait le reste.

Dans cette position gênante, impossible à conserver par tout autre que par un indien, Oli-Tahara partit au petit trot de Tonnerre.

Le buffle semblait comprendre l'intention de son maître. Il poussa droit à la rivière. Arrivé à un demi-mile du troupeau, il ralentit son allure et se mit à paître nonchalamment, en offrant toujours son flanc gauche aux chevaux et en s'en approchant insensiblement.

La bande se composait d'une centaine d'individus, de petite taille, mais d'une beauté, d'une gracieuseté, d'une harmonie de proportions dont le type arabe peut seul donner l'idée. Ils appartenaient à l'espèce désignée par les Mexicains sous le nom de mustangs, race qui descend, assure-t-on, des chevaux amenés en Amérique par les Espagnols, lors de la découverte de cet hémisphère.

J'avoue que cette affirmation de certains naturalistes n'a pas mon approbation et que la grande quantité de chevaux que l'on rencontre dans le désert du Nouveau-Monde me parait plutôt provenir d'une race indigène, sinon passée d'Asie en Amérique, par le détroit de Behring, que de chevaux importés d'Europe par les Hispano-Américains, et qui se seraient ensuite échappés pour aller vivre dans les solitudes. Quand la différence totale de leur robe, de leurs allures et de leur port d'avec, la race maure, alors en usage chez les Espagnols, ne viendrait pas à l'appui de mon allégation, le genre de vie des mustangs, dont chaque troupe marche disciplinairement,—le fait est avéré,—sous les ordres d'un chef, suffirait, suivant moi, à prouver que les chevaux sauvages du Nouveau-Monde sont d'une espèce particulière, génuine, comme disent les Anglais, ou sui generis.

Quoi qu'il en soit de cette digression, le troupeau près duquel était arrivé Oli-Tahara réunissait des chevaux de tout poil: gris, noirs, pommelés, roux, bais, alezans, aubères, rouans, isabelles, mirouettes, balzans; mais, à leur tête, se faisait surtout remarquer un superbe animal, aussi blanc que la neige qui couvrait le mont Sainte-Hélène. Fièrement campé sur ses jarrets, la tête haute, les oreilles droites, l'oeil rayonnant, les narines fumantes, la crinière flottant en ondes épaisses sur son cou nerveux, hardiment découpé, le poitrail large, le corps souple, la queue longue, bien fournie, tantôt balayant mollement le sol et tantôt se redressant brusquement pour fouetter les mouches sur ses flancs, il était vraiment le roi de cette tribu hippique.

A la vue du buffle, le cheval blanc poussa un hennissement. Tous ses sujets, qui caracolaient çà et là sur le pré, cessèrent leurs ébats et vinrent se ranger en ligne droite devant lui. Après avoir examiné l'alignement avec un air d'orgueilleuse satisfaction, et s'être, en quelques bonds, transporté d'un bout à l'autre de la colonne, il envoya un second hennissement. L'escadron commença alors, avec une précision toute militaire, ce qu'à l'armée on nomme une conversion.

L'aile marchante était dirigée sur le buffle. Oli-Tahara, qui avait deviné ce mouvement, fit un signe à sa monture. Celle-ci saisit le signe et rebroussa chemin vers la rivière.