Aussitôt, le cheval blanc hennit une troisième fois.
Ses subordonnés suspendirent la conversion à moitié du cercle. Il donna, de même un nouveau commandement: l'évolution recommença, mais dans un autre sens, l'aile marchante devenant pivot et réciproquement.
Posté derrière ses soldats, le singulier capitaine avait surveillé la manoeuvre. Dès qu'elle fut terminée, il s'élança vers le cheval de volée qui, ayant mal mesuré la courbe, avait fait fléchir le pivot, et le frappa rudement des pieds de derrière. Le fautif ne chercha pas même à se défendre. Mais, à sa mine basse, confuse, il était facile de voir qu'il était profondément humilié et repentant.
Cependant le double manège avait ramené les mustangs sur le bord de la rivière. Tonnerre n'était plus séparé que de quelques pas de la tête de leur colonne, c'est-à-dire du cheval puni, et ce dernier n'avait même raccourci son cercle que pour ne pas heurter le taureau auquel il ne se souciait probablement pas de se frotter, quoique sa présence seule ne fût pas suffisante pour l'intimider.
La correction administrée, le cheval blanc voulut revenir au front du bataillon.
Pour cela, il lui fallait effleurer presque le buffle du métis. Sans hésiter, la noble créature se mit au galop et s'avança vers lui.
Oli-Tahara, qui s'était glissé jusque sous le ventre du ruminant, attendait avec impatience une occasion favorable. Plus agile qu'une panthère, il remonta subitement sur le dos de Tonnerre, et lança son lasso à l'encolure du mustang.
L'animal, une seconde stupéfait piaffa, fit ensuite un saut en arrière et détala à fond de train, avec des hennissements plaintifs, pendant que sa bande s'éparpillait épouvantée dans la plaine.
Oli-Tahara le suivit, attaché comme un centaure à son buffle, qui, quelle que fût la vélocité du cheval, ne perdait pas un pouce de terrain. Bêtes et cavalier disparurent bientôt derrière un des monticules dont la prairie était parsemée. D'abord, le mustang n'avait pas senti le noeud coulant jeté autour de son cou, Oli-Tahara ayant déployé le lasso dans toute sa longueur. Et c'était un merveilleux spectacle, une sorte de féerie, que de contempler cette course folle des deux monarques du désert, franchissant les espaces avec une éblouissante célérité. Mais quand, par le désaccord du double mouvement, le noeud commença à se serrer, le cheval proféra un cri et se retourna, haletant, furieux. Le noeud se serra davantage; le mustang, éperdu, fit un écart qui augmenta encore l'étreinte et faillit renverser Oli-Tahara. Mais, accroché par sa main droite à la crinière de Tonnerre, et, de sa gauche, tenant à la fois son lasso et le garrot de sa monture, il résista pourtant à la secousse. L'homme et les animaux étaient baignés de sueur. Les narines des deux deniers fumaient comme des fournaises; ils ronflaient comme des soufflets de forge. Toutefois le cheval blanc n'était pas encore rendu. Il reprit sa fuite insensée, effectua un mille en moins de deux minutes, en secouant sa laisse par des saccades si violentes que, pour ne pas en échapper le bout, Oli-Tahara enfonçait ses ongles dans la peau du bison. Enfin coursier broncha et s'abattit sur les genoux. Son agresseur s'élança aussitôt à terre. L'animal, pantelant, frémissant de tous ses membres, s'était redressé sur ses jambes de devant et assis sur son train de derrière. Sans quitter le lasso, Oli-Tahara s'approcha doucement de sa croupe, la caressa, en poussant graduellement ses caresses sous le ventre et arrivant peu à peu au poitrail. Une fois là, il lui entrava les pieds de devant avec des lanières de cuir. Le mustang, épuisé, faisait peu de résistance. Oli-Tahara parvint, en usant toujours d'une patience extrême, et prenant grand soin de ne pas se laisser voir, à passer à la mâchoire inférieure du coursier, une longe munie d'un noeud coulant, après avoir desserré celui du lasso. La plus rude partie de sa besogne était accomplie, car le cheval s'était couché sur le, côté. Pour achever le rompement, il ne restait plus qu'à renouveler les caresses pendant une heure à peu près, en s'appuyant de tout le poids de son corps sur la longe, afin d'empêcher l'animal de ruer et de se blesser en se routant sur le dos. Oli-Tahara se félicitait intérieurement de son triomphe, et lui, surnommé le dompteur de buffles, savourait déjà la gloire d'avoir, le premier, réduit le roi des chevaux sauvages; il étendait ses mains pour lui couvrir les yeux, quand son haleine échauffée, glissant sur la face du mustang, celui-ci sortit tout à coup de sa stupeur, renifla avidement l'air, et fit un bond prodigieux, qui prit Oli-Tahara à l'improviste et l'envoya rouler à dix pas de là.
Cet effort suprême avait été tellement puissant, que la lanière qui enfargeait [22] les jambes du captif en fut brisée.