—J'écoute, dit tranquillement Poignet-d'Acier.
—J'ai commença l'Indienne d'une voix lente et passionnée en fixant ses prunelles ardentes sur l'aventurier, j'ai dit au chef blanc que je l'aimais et le chef blanc a repoussé, mon amour. Cependant je n'aurai jamais d'autre époux que lui. Hias-soch-a-la-ti-yah me l'a défendu. Pourquoi donc le chef blanc fuit-il Ouaskèma? N'est-elle pas la plus belle des vierges qui habitent sur les bords du grand lac salé? N'a-t-elle pas la puissance qu'aiment les hommes forts et les charmes que recherchent les hommes faibles? Quatre fois deux cents guerriers lui obéissent. Ses cabanes sont remplies de ces peaux magnifiques dont les Visages-Pâles sont avides. Elle possède dans son coeur, d'autres trésors plus précieux encore, ces trésors qui font la joie des blancs comme des Peaux-Rouges. Mieux que pas un, elle sait tirer une flèche, darder un saumon, construire un canot, dresser une tente, préparer la viande d'animal, la chair de poisson, cuire les racines de kamassas et de ouappatou. A la guerre, et à la chasse, à la pêche, comme dans le wigwam, Ouaskèma l'emporte sur toutes les squaws. Mon frère doit-il la dédaigner? doit-il rejeter ses soupirs, voir, sans en être ému, les larmes qui coulent sur ses joues? La laissera-t-il, vierge désolée et solitaire, consumer tristement sa jeunesse dans les larmes et les gémissements? N'aura-t-il pas pitié de la pauvre Clallome dont le coeur n'a jamais battu, ne battra jamais que pour lui? Je t'aime, mon frère! je te le crie! le Grand Esprit te le dit par ma bouche: laisse-toi toucher! Ouvre tes bras à la fiancée qu'il t'a destinée; accepte sa tendresse, son pouvoir; commande mon peuple, fais-le servir à tes desseins quels qu'ils soient; mais, toi, sois mon maître, sois l'époux de la plus aimante, de la plus dévouée des femmes!
En prononçant ces mots, avec une exaltation fiévreuse, Ouaskèma, la vierge clallome, le visage inondé de pleurs, le corps frémissant, était tombée aux pieds de Poignet-d'Acier et tendait vers lui des mains suppliantes.
CHAPITRE XIX
LA CHASSE A LA BALEINE
Pendant que Ouaskèma parlait, des sentiments contraires se croisaient dans l'esprit de Villefranche, quoique son visage demeurât impassible. D'abord, je l'ai déjà dit, l'expression éloquente de cet amour naïf et profond caressait sa vanité. Il n'est pas d'homme qui ne prenne plaisir à être aimé par une femme jeune, intelligente et forte, et si le coeur du capitaine n'était plus susceptible d'un retour de tendresse, il n'était pas complètement fermé aux témoignages de sympathie que sa personne inspirait. Les propositions de l'indienne avaient d'ailleurs un caractère sérieux et important, Souveraine d'une tribu de Clallomes qui comptait sept à huit mille individus, elle transmettait sa puissance à celui qui l'épouserait. Et cette puissance, habilement exploitée, pouvait devenir considérable entre les mains d'un chef adroit et redouté comme l'était Poignet-d'Acier. Qui l'empêcherait d'étendre peu à peu son empire sur toute la nombreuse famille chinouke? Et qui s'opposerait à ce qu'il s 'emparât de toute la Colombie et y fondât un puissant royaume où il appellerait insensiblement l'émigration des blancs? Alors il ferait la loi aux Anglais; alors il pourrait, à son gré, exercer la vengeance qu'il couvait depuis si longtemps déjà dans son sein. Une fois éclose, son ambition prenait des ailes; il s'allierait aux Yankees, déclarerait ouvertement la guerre à la Grande-Bretagne et proclamerait l'indépendance des provinces britanniques de l'Amérique Septentrionale. Ses aspirations n'avaient plus de bornes, car s'il possédait les passions qui sont les grands ressorts de l'âme et les talents qui sont les rouages moteurs des actes, il manquait des principes qui, comme des balanciers, servent à régler les mouvements. Le mariage, même avec une Tête-Plate, ne l'effrayait pas. La plupart des trappeurs blancs, une fois dans le désert, n'épousent-ils pas plutôt cinq ou six squaws qu'une? L'idée d'une telle union l'ennuyait cependant. C'était l'ombre du tableau. Si Ouaskèma eût été moins enflammée pour lui, peut-être que non-seulement il eût accepté avec joie ses offres, mais les eût recherchées. Bizarre contradiction de la nature humaine! la violence de son amour l'importunait tout en le flattant. Agé de quarante-cinq ans environ, il n'en portrait pas trente. Bien que son coeur fût desséché et rongé par de cuisants soucis, il lui répugnait d'associer ses dégoûts, ses désenchantements aux ivresses, aux fraîches illusions de cette jeune fille, enthousiaste et confiante, dont il était sûr, quoi qu'il arrivât, de faire le malheur. Néanmoins, avant de se décider, il résolut de ruser pour gagner du temps et méditer cette affaire. Composant son visage, il tendit la main à l'Indienne, la releva et lui dit d'un ton dont la douceur la trompa complètement:
—Ma soeur a la beauté et le parfum de la rose des prairies, le courage et l'agilité de la panthère, la suavité d'un rayon de miel; le chasseur blanc est son ami, elle le sait; sans cela il ne serait pas ici. Le chasseur blanc; est fier de l'honneur qu'elle lui fait. Il le prouvera. Mais ma soeur pense-t-elle que ses braves guerriers accepteraient le chasseur blanc pour leur chef?
—Et qui donc oserait résister à Ouaskèma? s'écria-t-elle avec hauteur. Le Grand Esprit, Hias-soch-a-la-ti-yah n'a-t-il pas déclaré que mon frère serait l'époux de la vierge clallome? N'est-ce pas lui ajouta-t-elle avec un éclair de bonheur, qui souffle maintenant à mon frère ces paroles plus agréables au coeur de Ouaskèma que l'onde d'une source à ses lèvres, après une longue course dans la vallée des sables?
—Ma soeur, reprit Villefranche, consentira-t-elle me montrer le lieu où elle a vu des cailloux jaunes qui reluisent au soleil?
A cette demande, le front de la Tête-Plate se rembrunit. Son instinct de femme lui révéla à demi l'intention du capitaine.