—L'épouse est l'esclave du mari, dit-elle tristement.
Le ton de cette réponse était si différent du premier, que Villefranche devina qu'il avait commis une imprudence. Voulant, autant que possible la réparer, il dit aussitôt:
—Ma soeur n'ignore pas que je commande un grand nombre de trappeurs blancs, tous jaloux d'avoir ces cailloux jaunes qui brillent au soleil. Si la noble Ouaskèma joint sa destinée à la mienne, je devrai me séparer de ces vieux compagnons. C'est pourquoi je voudrais leur donner en souvenir de moi.
La réplique était adroite. Sans doute elle satisfit la jeune fille, car son visage se rasséréna et elle dit en se penchant nonchalamment vers Villefranche:
—Que mon frère me pardonne un doute injurieux! Je le mènerai à l'endroit ou Il y a des cailloux jaunes qui étincellent au soleil, dès que nous aurons terminé une chasse à la baleine, que les intrépides Clallomes ont résolu d'entreprendre.
Cette promesse comblait les voeux de Poignet d'Acier; dans son contentement, il attira vivement l'Indienne à lui et la baisa au front.
Son mouvement avait eu une apparence si spontanée, si chaleureuse, que Ouaskèma palpita et s'inclina voluptueusement sous l'étreinte en la prenant pour un gage d'amour passionné.
—A présent, je suis à mon frère, et nul ne me l'enlèvera! s'écria-t-elle dans son enivrement.
Craignant une surprise de ses sens, Poignet d'Acier repoussa doucement la jeune fille; et, après quelques moments de silence, ils se mirent à causer avec plus de calme. Ouaskèma désirait que la cérémonie du mariage fût fixée au lendemain; mais le capitaine avait ses raisons pour en différer l'accomplissement. Il objecta qu'il serait, auparavant, obligé de prendre congé de ses gens, et enfin ils convinrent qu'elle aurait lieu au retour de la mine aurifère. Ces arrangements terminés, Villefranche voulut voir Merellum, pour laquelle il éprouvait une affection toute particulière. Les soupçons de Ouaskèma s'étaient dissipés. Elle courut chercher la petite fille qu'elle élevait, du reste, comme son enfant propre. Je vous laisse penser si la rencontre fut touchante. A la vue de Merellum, Villefranche sentit fondre la glace qui enveloppait son coeur. Ses idées franchirent le temps et l'espace pour se reporter à ces paisibles mais courtes années de félicité pure, où, notaire riche et considéré, à Montréal, l'avenir lui apparaissait sous des couleurs si agréables et si harmonieuses. Les caresses de la Petite-Hirondelle lui rappelaient les caresses de sa propre fille, son Adèle, belle, aimante et bonne, et qui s'était donnée misérablement après avoir été séduite et abandonnée de son suborneur [25]. Chassant ce terrible souvenir, il revenait au foyer domestique, s'oubliait causer avec sa femme en surveillant les gracieux ébats de leur enfant, qui jouait, insoucieuse et babillarde, sur un moelleux tapis, dans un appartement bien chauffé, par une de ces froides soirées d'hiver, où la bise siffle âprement au dehors en poussant devant elle d'épais tourbillons de neige. Il répondait délicieusement aux embrassades d'Adèle, qui avait brusquement quitté ses joujoux pour sauter à son cou, et il souriait non moins délicieusement aux perspectives de bonheur futur que sa femme faisait miroiter à ses yeux. Adèle recevrait une brillante instruction, elle serait la fleur des salons de Montréal; puis on lui donnerait un mari, haut placé dans le monde, puis les petits-enfants…
[Note 25: Voir la Huronne.]