Il reprit le sentier, un instant abandonné, et remonta d'un pas rapide le cours de la Colombie.
La distance qui le séparait de l'i-e-nush ou cantonnement des Clallomes n'était pas considérable. Pad l'eut bientôt franchie.
Une animation inusitée se faisait remarquer dans village quand il y entra, les Indiens étant sur le point de partir pour une chasse à l'orignal. Les hommes, entièrement nus, fabriquaient ou réparaient leurs armes. Celui-ci aiguisait des têtes de flèches en obsidiane, celui-là les empennait avec des piquants de porc-épic, un troisième épissait, avec de la colle d'esturgeon, les deux parties d'un arc en corne de bélier; un quatrième faisait chauffer des cornes pour leur donner la convexité voulue; un autre les raclait avec des cailloux de silex, afin de les rendre élastiques; quelques-uns polissaient avec du sable des traits en bois de buisson-graisse, sorte de groseillier sauvage, tandis que les femmes, sans autre vêtement que le kalaquarté ou jupon d'écorce, préparaient en boulettes le frai de hareng, qu'elles avaient recueilli sur des branches de sapin, ou, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture, arrachaient avec leurs pieds les racines de kamassas pour les piler et en faire des galettes. La plupart étaient affreusement laides, avec leurs crânes déprimés et leurs mamelles pendantes jusque sur l'abdomen.
Mais toutes étaient actives et besogneuses. Des nuées d'enfants sales et de chiens décharnés, grouillant pêle-mêle sur le gazon, complétaient le tableau.
Pad s'approcha de deux jeunes filles qui tressaient un vase en racines de cèdre, s'assit sur un quartier de roche, bourra son calumet avec des feuilles de sac-à-commis [12], et se mit à fumer sans mot dire.
[Note 12: Feuilles d'un arbuste dont le fruit est estimé des Indiens. Les Canadiens appellent ces feuilles sac-à-commis parce que les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui s'en servent pour fumer, en guise de tabac, les portent habituellement dans un petit sac.]
Les jeunes filles ne lui adressèrent point la parole. Elles travaillaient en silence à leur vaisseau. Ces vaisseaux se font ainsi: on prend de grandes racines flexibles ou des filaments d'écorce. On les contourne autour d'un centre, en réduisant insensiblement la circonférence des plis intérieurs, de façon à former comme une ruche retournée. Les plis sont retenus ensemble par une petite racine très-souple, passée à travers un espace pratiqué en introduisant un poinçon, en os ou en épine, entre les deux deniers, puis en tournant la racine sous le dernier et sur celui qu'on doit ajouter en avançant dans la confection du vase. Entre les deux derniers plis, on glisse assez de ces racines, semblables à des fils, pour le rendre étanche.
Les Peaux-Rouges se servent de ces vaisseaux pour boire, aussi bien que pour faire bouillir de l'eau et cuire les aliments avec les cailloux rougis au feu que l'on y plonge.
Ils tiennent encore lieu de coiffure aux squaws quand elles changent de campement.
Après avoir pétuné gravement pendant une heure, Pad se leva et marcha droit à un Clallome qui, accroupi devant la porte d'une cabane, contemplait le soleil.