—Nous avions une fameuse chance pour le larder, si le capitaine n'était venu se mêler de nos affaires. Un diable d'homme que le capitaine Dick! Il faut toujours qu'il fasse son chemin… coûte que coûte!
—Ne parlons plus de ça, Ben; j'ai du chagrin parfois. André Jeanjean est un bon trappeur. Je le connaissais depuis pas mal d'années. Il avait commandé une brigade à laquelle j'appartenais et il y avait bien des gens qui l'aimaient. Une fois seulement, nous avons eu une petite querelle parce qu'il m'accusait d'avoir pris des castors et des loutres à ses trappes, ce qui était certainement pure vérité. Mais on n'aime pas à s'entendre dire de ces choses-là, tu sais? Et je lui répondis qu'il mentait. Alors il m'allongea quelque part un coup de pied qui m'est toujours resté sur le coeur. S'il ne m'avait pas donné ce coup de pied, il ne dormirait pas maintenant dans le canon.
—Bah! tu as toujours été une poule mouillée. Est-ce que nous ne sommes point les seigneurs du pays? Bien bêtes, si nous ne levions pas un tribut quand nous le pouvons faire. La conscience vois-tu, Ben, ça ne se voit pas, donc ça ne sert à rien.
—Mais ça se sent! murmura Beck, tandis que Ben poursuivait sans remarquer l'exclamation.
—Si tu m'en crois, tu vas sortir et creuser une fosse pour y jeter ce gringalet.
Le gringalet, c'était Sébastien.
Quoique très-pâle il conservait son sang-froid et faisait aussi bonne contenance que possible.
—Pauvre Jeanjean, reprit Ben, j'ai rêvé de lui la nuit dernière. Mais, comme tu dis, ça ne sert de rien. Les affaires sont les affaires. Notre destinée est de faire la guerre aux hommes et aux bêtes, nous la ferons, voilà tout. A ta santé!
—A ta santé! répéta Ben en avalant une nouvelle gorgée de whiskey.
Il déposa l'outre sur la table, se tourna du côté de Sébastien, fit une affreuse grimace et poussa un cri terrible.