L'ordre formel avait été donné par le gouverneur Wise de ne laisser approcher du gibet aucun membre de la presse. Il frissonnait à l'idée que sa victime ne protestât contre le crime que l'État de Virginie commettait à son égard, et que cette protestation ne fût publiée à la face du monde. Pourtant, par la persistance ferme du docteur Rawlings et de M. Franc Leslie, l'ordre qui éloignait la presse fut en partie annulé, et l'on assigna aux journalistes une place près de l'état-major de Tallafero.
John Brown franchit d'un pas ferme les degrés de l'échafaud, élevé à environ sept pieds du sol et, le premier, arriva sur la plate-forme. Le schérif Campbell et le geôlier Avis, qui le suivaient, se rangèrent à ses côtés. Alors il leur donna la main, et leur dit d'une voix où il était impossible de découvrir la moindre trace d'émotion:
—Je vous remercie de la manière dont vous m'avez traité. Adieu, messieurs!
On rabattit ensuite son chapeau sur sa figure et la corde lui fut passée au cou. Cela fait, Avis lui dit de s'avancer sur la trappe.
—Conduisez-moi, répondit le héros; car je n'y vois pas.
Le schérif Campbell lui demanda s'il voulait un mouchoir, qu'il laisserait tomber pour indiquer qu'il était prêt.
—Non, merci, dit John Brown; je n'en ai pas besoin. Tout ce que je désire de vous, c'est de ne pas me faire attendre plus longtemps qu'il n'est nécessaire.
Le bourreau s'apprêtait à terminer ses horribles fonctions, lorsque tout à coup le chef des militaires s'écria:
—Attendez, tout n'est pas encore disposé.
Alors les soldats se mirent à exécuter des marches et des contre-marches, comme si des milliers d'ennemis eussent été en vue. Tout cela occupa une dizaine de minutes. Pendant ce temps le patient resta debout sur la trappe. Avis lui demanda s'il n'était pas fatigué.