Pendant les dépositions, Stevens s'est évanoui; il a fallu apporter un matelas sur lequel il est resté étendu. Brown a dû s'appuyer sur ses gardiens, à moitié vaincu par la douleur que lui causent ses blessures.
»Les témoignages sont épuisés. La Cour, séance tenante et sans quitter ses sièges, déclare qu'il y a évidence pour le crime, et qu'il y a lieu de soumettre l'affaire au grand jury.
»La séance est levée; mais les accusés ne sont pas reconduits hors de la salle. Vingt minutes à peine se sont écoulées, que déjà le grand jury entre et se constitue.
»Il prend connaissance des dépositions des témoins, consignées au procès-verbal, et rend immédiatement un verdict par lequel il renvoie Brown, Stevens, Coppie, Green et Coppeland devant le jury ordinaire, sous l'accusation des crimes ci-dessus désignés.
»Brown se lève et dit:
»—Mon état ne me permet pas de suivre un procès régulier. Blessé aux reins, je me sens très faible. Pourtant je vais mieux, et je ne demande qu'un court délai, après lequel il me semble que je pourrai suivre les débats. C'est tout ce que je voudrais obtenir. Au diable même on laisse son droit, dit un vieux proverbe. Mes blessures à la tête m'empêchent d'entendre distinctement. Tout à l'heure je n'ai pas compris les paroles du président. Je ne demande donc qu'un bref délai, et, si la Cour veut bien me l'accorder, je lui serai très reconnaissant.»
»La demande est repoussée. On lit aux prisonniers l'acte d'accusation (indictement). Pendant cette lecture, qui dure vingt minutes, les accusés, comme le veut la loi, se tiennent debout. Il faut soutenir Brown et Stevens. Aux questions, faites suivant l'usage relativement à chaque imputation de l'indictement, chacun des accusés répond: Non coupable. Chacun d'eux, Brown le premier, demande qu'on lui fasse un procès spécial.—«Dans deux jours, dit Brown pour justifier sa demande, j'aurai un avocat de mon choix.» Le défenseur d'office se joint aux accusés, et s'écrie qu'il n'a pas eu le temps de préparer sa défense.
»Vains efforts! Il faut en finir. Il s'agit bien de justice, en vérité! C'est une lutte à mort et il ne peut être question que d'achever des vaincus au plus vite.
»Le lendemain, 26 octobre, à midi, la Cour entre en séance. Dans la cour qui précède la salle d'audience, deux canons chargés à mitraille montrent à la foule leurs gueules noires; des patrouilles circulent par les rues. Des rumeurs menaçantes ont couru par la ville, et justifient ces précautions nouvelles. On prétend que les esclaves s'agitent sourdement, qu'ils veulent délivrer leurs champions; on ajoute que les abolitionnistes de la Nouvelle-Angleterre sont en marche pour envahir la Virginie.
»Ce qui est vrai, c'est que deux nouveaux complices de l'échauffourée du 16 octobre sont tombés entre les mains des Virginiens. La veille au soir, Cook et Haziett, pressés par la faim, sont descendus des montagnes dans un village de Pennsylvanie. Trop faibles pour se défendre, ils ont été livrés au gouverneur Parker, qui a aussitôt avisé de l'arrestation son collègue de la Virginie.