»En présence de ces protestations, un sentiment de pudeur pousse la Cour à prononcer le renvoi au lendemain, dix heures; mais, pour calmer les terreurs que ce délai va inspirer à la multitude, le juge-président donne, à voix haute, aux policemen et aux geôliers, l'ordre de tuer sans pitié tous les prisonniers, si quelque tentative était faite pour leur délivrance!
»Le 28 octobre, deux nouveaux avocats se sont présentés pour donner à Brown l'appui de leur talent et de leurs lumières; ce sont MM. Samuel Chilton, du barreau de Washington, et Henry Griswoold, de Cleveland. Les nouveaux venus élèvent également la prétention d'obtenir un sursis; mais la cour repousse toute idée d'un délai nouveau.
»On entend les témoins à décharge, c'est-à-dire les citoyens qui ont à déclarer que les insurgés ont eu pour eux les plus grands égards.
»Le juge-président se prépare à faire son résumé, et à soumettre les questions au jury. Mais Brown, se soulevant sur l'épaule, demande qu'on entende ses défenseurs. Il soutient que l'accusation a produit contre lui des pièces fausses et mutilées, et qu'il sera facile de les réduire à néant. La Cour doit oublier qu'il s'agit de lui dans cette affaire, et elle ne doit pas permettre que la suppression des débats, en empêchant la vérité de se produire, laisse planer sur des hommes honorables du Nord, des soupçons de complicité que rien ne justifie.
»Ceci répond au bruit qui a couru, dès le premier jour du procès; que l'instruction avait découvert des papiers compromettants pour des chefs distingués du parti abolitionniste, MM. Seward, Sumner, Haie, Lawrence, Chase, Fletcher, colonel Fortier.
»Malgré les vives protestations de l'attorney du district, la Cour accorde aux défenseurs vingt-quatre heures pour se préparer, et s'ajourne au 30 octobre.»
Ce jour-là, la Cour entre en séance à neuf heures.
«MM. Chilton et Griswoold prennent tour à tour la parole pour l'accusé principal, et font valoir en sa faveur les circonstances atténuantes les plus capables d'émouvoir les jurés. Une folle échauffourée, sans racines, sans soutiens, accueillie par l'indifférence de la population noire; voilà quelle a été, en réalité, cette affaire d'Harper's Ferry. Faut-il lui donner des proportions exagérées, et montrer la mort de Brown comme indispensable à la sécurité des États du Sud?
»M. Hunier se hâte de répondre que le crime est évident, qu'un exemple est nécessaire. Que Brown et ses complices soient timidement punis, et chaque jour verra se renouveler ces folies scélérates enfantées par des utopies sanglantes. Le jury virginien fera son devoir. L'avocat de la loi n'a pas même cherché à donner le change sur la signification de ce procès. «Je ne vise pas seulement, a-t-il dit, à obtenir la tête des misérables qui sont devant la Cour; mais j'espère atteindre un gibier plus élevé et plus coupable.»
»Le juge-président déclare aux jurés qu'il croit inutile de leur rappeler les incidents de la cause. A quatre heures, les jurés se retirent dans la salle de leurs délibérations. Trois quarts d'heure après ils en sortent. Le verdict va être prononcé. Deux agents de police s'approchent de Brown, qui, bien que moins abattu, est toujours couché sur un lit de sangle; ils l'aident à se tenir debout.