»Quelques témoins sont encore entendus. M. l'attorney Hunter donne lecture d'un grand nombre de documents, entre autres de la constitution élaborée par Brown. De cette pièce, et de lettres qu'il lit aux jurés, résultent les preuves de la triple accusation portée contre les prisonniers.
»M. Green, l'un des défenseurs, prend la parole. Il fait remarquer aux jurés qu'ils sont, à la fois, juges du fait et de la loi, et que le doute doit profiter aux accusés. On doit prouver qu'il y a eu complot contre la sûreté de l'État, on doit dire quel était le but des insurgés. Leurs aveux ne sauraient être invoqués contre eux dès l'instant qu'ils n'ont pas été faits devant la Cour: la loi est positive à cet égard. Mais où a été tramée la conspiration? L'accusation doit prouver que c'est dans la Virginie. Car si le complot a été conçu dans le Maryland ou dans les limites de l'arsenal fédéral, le tribunal virginien est frappé d'incapacité légale, et la cause doit être portée devant la juridiction du Maryland ou devant une Cour fédérale.
»A l'appui de cette argumentation, le défenseur donne lecture d'une décision de l'attorney général, M. Cushing, dans un cas entièrement identique.
»M. Botts, second défenseur, fait appel à l'impartialité absolue du jury, qui ne doit se décider que sur des preuves matérielles, et mettre de côté la conviction intime que quelques-uns de ses membres pourraient avoir d'une culpabilité dont des preuves absolues ne seraient pas produites. Il fait observer encore que John Brown était, en principe, mû par les sentiments les plus élevés et les plus nobles qui aient jamais animé un coeur humain, que ses intentions n'étaient de détruire ni propriétés ni existences. Il peut y avoir eu des victimes; mais, pour entraîner la peine de mort, le meurtre doit être prémédité, sinon, il ne donne lieu qu'à une pénalité de second degré, l'emprisonnement. Tous les prisonniers délivrés à l'arsenal ne déclarent-ils pas qu'ils ont été l'objet de tous les égards possibles, sauvés de tout danger inutile, de toute violence?
»John Brown se lève, à son tour, et, se soutenant avec peine, parle ainsi:
»—Malgré les assurances les plus formelles qui m'avaient été données, je vois que mon procès n'est qu'une ignoble comédie. Je remercie les défenseurs que vous venez d'entendre, et je n'attendais rien moins de leur loyauté. Mais, quand on m'a arrêté, j'avais 260 dollars en or dans ma poche; aujourd'hui je n'ai pas un cent. Sans argent, il m'est impossible de faire assigner mes témoins et d'obliger les shériffs à les amener au pied de la Cour. Au surplus, le nouvel avocat que Boston m'a envoyé, et que je n'ai jamais vu, a besoin de s'entendre avec moi sur quelques points de ma défense. Je demande donc, comme une faveur toute spéciale, que la cause soit renvoyée à demain midi.»
»M. Hunier s'oppose à tout délai quelconque.
»M. Hogt demande à faire entendre lui-même quelques explications. Il n'a aucune connaissance des lois criminelles de la Virginie; il n'a pas même l'acte d'accusation. Il n'a pas conféré avec son client, il n'a encore aucune idée du système de défense qu'il pourra adopter. Le jeune avocat bostonien ajoute qu'il attend dans la soirée un magistrat éminent de l'Ohio, qui vient lui prêter le concours de son expérience. Pour tous ces motifs, ce serait inhumanité, ce serait insulte à la loi, de refuser le sursis.
»M. Hunier persiste dans ses conclusions, et repousse tout délai comme inutile et dangereux. L'évidence est pour la culpabilité, et la Cour ne peut admettre comme excuse la prétendue ignorance d'un avocat, qui doit connaître les lois d'un État où il va plaider.
»MM. Green et Botts déclarent qu'ils se retirent immédiatement s'il n'est fait droit à la demande de Brown. Rester, ce serait se rendre complices d'une monstrueuse iniquité judiciaire, qui souillerait à jamais la réputation de caractère chevaleresque que les Virginiens ont méritée jusqu'à ce jour. Ce procès s'instruit à la face du monde; il ne faut pas que les hommes calmes et impartiaux aient le droit d'appliquer aux juges le nom de bourreaux.