»J. B.»

AU RÉVÉREND I. WAILL.

«Charlestown, 15 novembre.

»Cher et fidèle ami,

»Votre lettre si bonne et tant bien venue du 8 courant m'est parvenue à temps.

»Je vous suis très reconnaissant pour tous vos bons sentiments à mon égard, pour les conseils que vous me donnez et les prières que vous faites à mon intention. Permettez-moi de vous dire ici que bien que mon âme soit parmi les lions, je crois que Dieu est avec moi dans tout ce que je fais. Ne soyez donc pas surpris quand je vous dis que je suis plein de joie dans toutes mes tribulations, et que je ne me sens condamné ni par Celui dont le jugement est juste, ni par ma propre conscience. Je ne me crois déshonoré ni par l'emprisonnement, ni par les chaînes, ni par la perspective du gibet. Il m'a été permis, quoique indigne, non seulement de souffrir l'affliction avec le peuple de Dieu, mais d'avoir en outre de nombreuses et magnifiques occasions de prêcher la justice dans la grande assemblée. Je suis fermement convaincu que mes travaux ne seront pas tout à fait perdus. Mon geôlier, sa femme et ses employés ont été extrêmement bons pour moi, et quoiqu'il se soit montré un des plus braves parmi ceux qui m'ont combattu, maintenant on lui dit des injures à cause de son humanité. Autant que j'ai pu l'observer, il n'y a que les braves qui puissent être humains pour un ennemi abattu. Les lâches prouvent leur courage par leur férocité, preuve qu'on peut fournir sans le moindre risque. Je regrette de ne pouvoir vous raconter les visites intéressantes que j'ai reçues de diverses sortes de personnes, surtout de membres du clergé. Le Christ, ce grand capitaine de la Liberté aussi bien que du Salut, qui a commencé sa mission en la proclamant, a jugé convenable de m'ôter l'épée d'acier qu'il m'a confiée pendant quelque temps, pour m'en mettre une autre dans la main, l'épée de l'esprit Aussi je prie Dieu de faire de moi un soldat fidèle en tout lieu où il lui plaira de m'envoyer, non moins sur l'échafaud, qu'au milieu de mes plus chauds partisans.

»Mon cher vieil ami, je puis vous assurer que je n'ai pas oublié notre dernière entrevue, non plus que notre vue rétrospective de la route par laquelle Dieu nous conduisait alors, et je bénis son nom de ce qu'il m'a rendu digne d'entendre une seconde fois vos paroles d'espérance et de consolation dans un moment où je suis au moins sur le bord du Jourdain. Voyez le Pèlerin de Bunyan[13]. Puisse Dieu, dans sa miséricorde infinie, nous permettre de nous réunir encore une fois sur l'autre bord! J'ai souvent passé sous la verge de Celui que j'appelle mon Père, et certes jamais fils n'en a eu plus besoin; j'ai pourtant joui de la vie, parce qu'il m'a été donné de découvrir son secret d'assez bonne heure. Ce secret a consisté à faire de la prospérité et du bonheur d'autrui les miens propres, en sorte que j'ai eu réellement beaucoup de prospérité. Aujourd'hui encore, je me réjouis à la pensée des jours prochains où la paix sur la terre et aux hommes de bonne volonté dominera en tous lieux. Aucune idée de murmure ou d'envie ne trouble ma sérénité. Je louerai mon Créateur avec mon souffle[14]. Je suis l'indigne neveu du doyen John. Je l'ai beaucoup aimé, et, à cause des chers amis que j'ai eus, je puis adresser ces mots à Dieu: Ne confonds pas mon âme avec celle des impies. L'assurance que vous me donnez des vives sympathies de mes compatriotes est bien douce à mon coeur et m'engage à leur adresser une parole de consolation.

[Note 13: Le Pèlerinage du Chrétien vers l'Éternité, ouvrage par John
Bunyan.]

[Note 14: Premier vers d'un admirable cantique anglais, commençant ainsi:

I'll praise my Maker with my breath, And when my voice if lost in death, Praise shall employ my noblest prouwers.