Composées de grasses et fécondes vallées qu'arrosent des cours d'eau superbes, comme le Kansas, l'Arkansas, la Plata et une foule de petites rivières, favorisées par un climat tempéré, traversées par les deux grandes voies de communication qui sont habituellement fréquentées pour aller, par terre, de l'Atlantique au Pacifique, on s'étonne que cette région n'ait pas été plus tôt ouverte à l'industrie.

Il est difficile de concevoir, s'écrie un touriste, que pendant des milliers d'années cette contrée ait été un désert inculte et solitaire[3].

[Note 3: Le Kansas, sa vie intérieure et extérieure, par Sara T. L.
Robinson.]

En 1855, elle n'avait cependant pas encore été admise à la dignité d'État et n'était qu'un simple territoire, sans législature particulière. Ce qui ne l'empêchait pas d'être le théâtre du mouvement politique dont tout le reste de la république fédérale ressentait le contre-coup. Deux partis considérables s'y disputaient, avec acharnement, la suprématie: celui-ci défendait l'esclavage de toutes ses forces, celui-là le repoussait avec énergie; et l'on sait que telle est la cause du différend qui existe depuis plus d'un demi-siècle entre les Américains du Nord et les Américains du Sud.

Durant l'exercice législatif de 1853-54, M. Douglass, sénateur au congrès pour l'Illinois, était parvenu à faire voter un bill, lequel, abrogeant un acte antérieur, célèbre sous le titre de compromis du Missouri, autorisait l'introduction de l'esclavage dans le Kansas.

L'adoption de ce bill poussa à son comble l'animosité des deux partis. Ils rivalisèrent d'efforts pour s'emparer du pays, en y établissant des défenseurs de leurs opinions respectives. Ainsi, sous le prétexte d'une immigration légitime parfois, et parfois sans déguisement aucun, on érigea, dans la Nouvelle-Angleterre et les autres sections du Nord, un système de propagande auquel, par des moyens analogues, le Sud opposa une résistance déterminée. Il en résulta d'abord un développement aussi soudain qu'inouï de la population du Kansas; puisque, quand cette population fut assez nombreuse pour justifier une organisation politique, et que les adversaires (les uns réclamant l'abolition de l'esclavage, les autres son introduction) vinrent éprouver leurs forces au scrutin, il s'éleva des rixes, des combats qui prirent le caractère de la guerre civile avec toutes ses horreurs. La querelle s'envenima bientôt. Et les factions se servirent de tous les moyens bons ou mauvais pour obtenir gain de cause.

En 1855, leur irritation, leur fureur, étaient à leur comble.

A cette époque, dans une ferme sur la frontière du territoire et du
Missouri, vivait un homme avec ses sept fils.

Cet homme était dans la force de l'âge. Il avait cinquante-cinq ans. Sa physionomie était hardie: elle respirait l'intelligence, mais dénotait l'opiniâtreté. Doué d'une constitution musculeuse, d'un esprit solidement trempé, il était propre aux grandes fatigues physiques et morales. Son regard sombre et triste s'éclairait parfois d'une mansuétude infinie. Mais, ordinairement, il inquiétait et fatiguait.

Assurément, une pensée dominante, pensée de tous les instants, de toute l'existence, absorbait cet homme.