Une vingtaine de lourds fourgons, semblables à celui que nous avons précédemment décrit, étaient rangés, bout à bout, le long des courtines et les fortifiaient encore.
Des troupeaux broutaient dans un parc au milieu du retranchement, dont la position paraissait inexpugnable; au dehors, le gibier abondait.
Aussi la sécurité la plus grande régnait-elle au milieu des Brownistes; et sans la sévérité ascétique de leur chef, ils eussent vraiment mené joyeuse vie aux moments de loisir.
Parmi, on trouvait des gens de tout pays, de toute origine, de tout état, nous le pouvons dire. Oubliant leurs dissensions nationales, leurs préjugés de race ou de caste, ils n'en vivaient pas moins en amis et souvent dans la plus grande intimité.
C'est ainsi qu'un Français avait noué avec Coppie une liaison fort étroite.
Ce Français se nommait Jules Moreau. C'était un homme jeune, que les luttes civiles de sa patrie avaient jeté sur le sol américain, l'esprit d'aventure conduit dans le Kansas.
Jules Moreau était né à Paris, rue de la Tonnellerie, en face cette maison qui porte le n° 3, et qui vit naître Molière. Ce voisinage décida de sa vocation: à seize ans, il caressait la Muse, comme il disait jovialement; à dix-sept, son père, indigné d'avoir pour fils un poète, le jetait à la porte de cette maison paternelle qui se glorifiait d'avoir illustré les piliers des Halles pendant trois siècles dans le commerce des cotonnades et des droguets.
Un souffle d'idées nouvelles faisait alors tressaillir toute la jeunesse française: c'était en 1848. Je n'ai point à rappeler ici les événements de cette époque encore trop près de nous pour être jugée; que l'on sache seulement que Moreau embrassa avec ardeur les doctrines du jour, et que proscrit, pour avoir pris part aux événements de juin, il passa aux États-Unis.
A son arrivée à New-York, il se fit professeur, puis journaliste. Il vécut de cette vie de l'exilé, la plus triste de toutes: il eut, comme tous ses compagnons, ses heures d'abattement. Mais sa nature virile reprit le dessus, et lorsque quelques années de séjour l'eurent mis au courant de la langue du pays, il se mêla franchement à cette population cosmopolite qui couvre les États-Unis de ses rameaux multiples, et se prit à aimer sa patrie adoptive.
Jules Moreau avait alors vingt-six ans: c'était un robuste garçon de taille moyenne, bien découplé, alerte; son oeil bleu était vif, et sa voix rieuse était sympathique. Le désir de faire fortune l'avait amené dans le Kansas, mais ses instincts vagabonds l'avaient détourné de sa route: il s'était jeté corps et âme dans le parti de Brown. Quant à la France, il y songeait fort peu: s'il pensait quelquefois à son père, le seul être vivant de sa famille, ce souvenir ne soulevait dans son âme nul regret, il savait que le père Moreau, boutiquier avant tout, avait son existence assurée, et que son esprit, commercialement occupé, ne souffrait nullement de son absence.