»—Mais, observa Coppie, vous vous êtes séparé de votre fiancée pour vous sauver?
»—J'espère bien, répondit-il, qu'elle sera avec moi aussitôt que je le voudrai.
»Et son visage s'anima d'une expression singulière.
»Les fugitifs ayant pris quelque repos, le guide, qui se nommait Shield Green, les éveilla pour qu'ils continuassent leur route. On était à leur poursuite. Edwin Coppie leur donna une voiture, et ils s'acheminèrent vers le Canada. Peu de temps après leur départ arrivèrent huit hommes à cheval. Ils étaient armés de carabines, pistolets, couteaux, et suivis d'un limier qui avait traqué les pauvres évadés jusqu'à cette distance. Il n'était pas encore jour quand ces chasseurs de chair humaine firent halte chez Coppie et reprirent la trace des fuyards. Un domestique de la maison, qui connaissait mieux le pays que les premiers, fut dépêché en toute hâte, par Edwin, afin de prévenir les malheureux nègres.
»Pour ceux qui se figureraient la position des poursuivants et des poursuivis, ce fut une journée d'inquiétude et de souhaits fervents. On craignait que les fugitifs ne fussent rattrapés. Ces pauvres gens ignoraient que les traqueurs fussent si près d'eux. Vers midi, ils s'arrêtèrent pour dîner. Mais, comme ils se mettaient à table, le messager, qui devait leur donner l'alarme, atteignit l'auberge où ils s'étaient arrêtés.
»Aussitôt, ils se remirent en marche. Vers deux heures, Coppie les rejoignit lui-même, par des chemins détournés, et leur proposa de les mener au Canada. Les nègres acceptèrent avec joie cette obligeante proposition. Et Edwin se mit en tête de la bande qui se composait de toute une famille, nommée Coppeland, et du mulâtre Green.
»Cependant leurs persécuteurs étaient toujours sur la piste. Descendant devant une maison suspecte, ils la forcèrent et la fouillèrent de la cave aux combles. Heureusement pour les noirs que là, ces ennemis de leur race firent une sieste, et rafraîchirent leurs chevaux.
»Les fugitifs gagnèrent de l'avance: ils se réfugièrent, vers le soir, dans une forêt de pins.
»Le limier flairant l'empreinte de leurs pas n'en reprit pas moins la piste. Déjà il s'approchait de la retraite où ces infortunées créatures se tenaient tapies; ses aboiements féroces faisaient retentir tous les échos de la forêt et déjà on entendait le galop des chevaux des chasseurs, quand Edwin, poussé par son ardent amour de l'humanité, se jeta sur le chien et lui enfonça un couteau dans le coeur.
»La nuit était venue; étrangers à la contrée, les esclavagistes, n'entendant plus la voix de leur limier qui avait roulé mort sur le sol, craignirent de tomber dans une embuscade et tournèrent bride.