—Je vous remercie pour ce mot.
—Croyez-vous aux pressentiments?
—Quelquefois, répondit le Français!
—Eh bien, je ne sais ce qui se passe en moi, ce soir: je sens que ma vie va entrer dans une phase nouvelle; je ne puis prévoir les événements qui surgissent; mais j'ai le coeur serré, et malgré moi mon esprit se reporte vers le charmant cottage de Dubuque, où demeure Rebecca Sherrington; il me semble que je n'atteindrai jamais cette terre promise.
—Bah! ne vous laissez pas abattre ainsi, dit Moreau; vous êtes simplement en mauvaise disposition.
—Non, je vous le répète, j'ai de tristes pressentiments. Vous le savez, quoiqu'il y ait peu de temps que nous vivions côte à côte, l'entreprise dans laquelle nous sommes embarqués ne m'effraie nullement, la sainteté de la cause que nous défendons est telle qu'il faudrait douter de Dieu lui-même pour ne pas être sûr du triomphe. Mais en dehors des faits de la guerre, il me semble qu'il va surgir quelque événement imprévu qui me séparera pour l'éternité de celle que j'aime.
—Vision! vision, que tout cela! exclama Moreau.
—Si vous saviez combien j'aime Rebecca, mon ami, vous ne seriez pas aussi sceptique. Sa figure angélique est toujours devant mes yeux, mes pensées; elle préside à toutes mes actions; jusqu'à présent, ce souvenir m'était doux; je prévoyais le jour du retour, j'espérais me faire pardonner ce qu'elle appelle ma folie; aujourd'hui, rien! son image semble avoir pâli, et mon esprit si complaisant à se représenter ses joies futures, se refuse maintenant à broder une image de félicité pour l'avenir. Il me semble qu'un malheur plane sur ma tête.
—Enfantillage! dit gaiement Moreau, vous reverrez votre Rebecca, elle vous absoudra entre deux baisers, et moi je retrouverai dans quelque comté de votre Amérique une nouvelle Paméla.
A cet instant, Frederick Brown vint se mettre en tiers dans la conversation.