CHAPITRE II

PAUVRETÉ ET MANQUE D'OUVRAGE

Pourquoi donc t'arrêter là, pensif, au seuil de ta porte? Pourquoi tes yeux sont-ils humides et ta main tremble-t-elle sur le loquet? Ton coeur ne devrait-il pas bondir de joie et ton visage rayonner d'allégresse: car c'est là ta maison, si je ne me trompe, et tes enfants t'attendent?

Voyez-le sur le pas de sa porte, vous pères et maris des familles heureuses! Il hésite, il chancelle presque; son esprit se replie douloureusement sur lui-même; il craint jusqu'au regard de ceux qu'il chérit: peut-il compter la somme de ses lourds chagrins?

Entre, entre, misérable! Pour toi point d'espoir: comme deux galériens, la pauvreté et toi êtes rivés à la même chaîne; ton aspect ne la chassera point du taudis;—n'avez-vous pas, elle et toi, taille grêle, membres décharnés, visage famélique, vêtements en haillons?

Il se nomme Mordaunt. Il a immigré au Canada avec sa famille, dans l'espoir d'améliorer sa condition et de trouver un foyer pour ses chers enfants.

Mais, au lieu de l'abondance, c'est la pauvreté qui lui a tendu les bras en débarquant; au lieu du bourdonnement de l'industrie, du résonnement de l'enclume, des joyeux bruissements des métiers à tisser, du sifflement des machines à vapeur, les lamentations et les plaintes des malheureux remplissent les chemins, et tout en mettant le pied sur le rivage, l'émigrant a vu s'évanouir ses plus chaudes espérances.

Pourquoi? C'est à vous de répondre, ô Canadiens!

Les enfants aimaient leur père, la femme aimait son mari.

Quand il parut, ils refoulèrent leurs douleurs.