D'une main tremblante elle arracha la lettre à son frère et la cacha dans les plis de son corsage; mais ce fut sans mot dire, et sa confusion n'en fut que plus apparente.
Un horrible soupçon avait jailli dans le sein de la mère; des larmes brûlaient les paupières de la pauvre femme.
—Oh! Madeleine, Madeleine! s'écria-t-elle après un instant de pénible silence, de qui vient cette lettre? Est-ce de Guillaume, Jean?
—Non, ce n'est pas de Guillaume, maman; c'est d'un monsieur.
—Madeleine, ça paraît bien drôle, dit la mère éperdue; confie-moi ce que c'est. Tiens voici ton père qui rentre, je vais tout lui dire.
—Non, ma mère, non, je vous en prie! s'écria la jeune fille en apercevant un homme qui passait près de la fenêtre et se dirigeait vers la porte; non, ne le lui dites pas, je vous avouerai tout, mais ne le lui dites pas!
—Madeleine, ma pauvre Madeleine! fit la malheureuse femme tombant à genoux et saisissant sa fille dans ses bras, cette atroce misère nous tuera tous! Madeleine, ma pauvre Madeleine!
Venez, vous les heureux du monde et contemplez ce tableau.
C'est le temps de fêter, de danser, de vous réjouir; c'est le temps de vanter les charmes de la vie; mais avant que vous ne vous soyez plongés trop avant dans l'ivresse de vos plaisirs, détournez-vous un instant du sentier jonché de fleurs où vous passez l'existence et jetez les yeux de ce côté.
Si c'est une fable que nous écrivons, s'il n'y a point de vérité dans les portraits, ah! soyez aveugles si vous le voulez; mais s'il est vrai qu'à votre porte même la misère grelotte de froid et de faim; s'il est vrai que telles sont les tristes réalités du jour, qui se multiplient et grossissent dans les grandes villes canadiennes à mesure que s'écoulent les années, alors il est bon, pour vous qui êtes riches, contents et prospères, que vos oreilles soient ouvertes, que votre main s'étende aux malheureux; car, si vous ne pouvez leur donner un abri et du pain en échange du dur travail qu'ils feraient volontiers pour vous, il vaut mieux les traiter en mendiants, leur jeter une froide aumône, ou les chasser épouvantés de vos rivages, que de les abandonner aux serres du besoin. Ils ne veulent ni être des quêteux ni fuir la terre qui leur donnera du pain. Ils ne demandent qu'à travailler pour vivre; à travailler pour que leurs enfants aient du pain! Pourquoi donc n'entend-on pas leur prière dans cette vaste contrée? Pourquoi ne profite-t-on pas au Canada de sources de richesses qui feraient de ce beau pays un immense empire? Pourquoi, là où la nature a été prodigue de ses bienfaits et où elle a donné des trésors qui satisferaient largement vingt millions d'habitants; où rien ne manque pour asseoir les bases d'un gigantesque royaume et le rendre florissant, pourquoi, là, le génie et l'habileté des deux races française et saxonne manquent-ils à ce degré que les pauvres éparpillés sur cet immense et fertile territoire sont sans pain et se sauvent par milliers de ces bords, pour aller dire aux habitants des contrées lointaines: «Les Canadiens sont dans la pénurie, n'émigrez point chez eux.» C'est là, ô Canadiens, le problème que vous avez à résoudre; et si vous vous levez et jetez un regard sur vos affaires, vous verrez que le temps est venu.