—Marguerite, dit Mordaunt dès qu'il fut suffisamment maître de son émotion, il est inutile de nous le cacher plus longtemps, il n'y a pas du tout d'ouvrage dans le pays. Il ne nous reste que deux alternatives, Marguerite:—ou de demeurer ici et y mourir de faim, ou de nous en aller avant qu'il ne soit trop tard.
—Eh bien, Edouard, s'il y a encore une chance, partons: c'est notre devoir.
—Oui, nous partirons, quoique voyager sans secours soit une terrible chose en cette saison. Mais c'est notre unique ressource. Triste pays que celui-ci! Ah! je suis bien fâché d'y être venu. Il n'y a d'ouvrage pour personne, jeune ou vieux, et quoique nous ne soyons qu'une taxe imposée à la charité des gens, on dirait qu'ils ont peur de nous laisser partir. Je me demande ce qu'ils aiment le mieux de voir leurs rues vides ou de les voir remplies de quêteux et de vagabonds.
—Le fait est que c'est bien désolant, Edouard; mais peut-être les gens d'ici n'y peuvent-ils rien.
—Oui, Marguerite, reprit-il en jetant un regard désespéré sur ses enfants en guenilles; oui, mais pourquoi n'y peuvent-ils rien? Pourquoi? reprit-il en tenant les yeux attachés sur sa fille aînée. Quelle est la raison de toute cette misère? Si le Seigneur avait fait de ce pays un désert stérile, improductif; s'il ne l'avait pas comblé de ses bienfaits, alors nous n'aurions pas le droit de nous plaindre. Et ce n'est pas, vois-tu, Marguerite, qu'il n'y ait pas d'ouvrage dans le pays! On ne peut faire un pas dehors sans voir où les, étrangers nous ont enlevé le pain de la bouche. Ah! il y en a à faire de l'ouvrage dans le pays! Nous le pourrions faire aussi bien que les étrangers, et à meilleur marché, mais on nous plante là, pieds et poings liés pour ainsi dire, tandis que les étrangers enlèvent tout ce que nous pourrions gagner, et même notre argent pour enrichir leur patrie et embellir leurs habitations. Nous, nous mourons de faim ou mendions ce pain que nous voudrions pouvoir gagner! Est-ce de la justice? est-ce que ça ressemble à de la justice? s'écria le pauvre homme excité par la révoltante absurdité du tableau qu'il venait de tracer.
Tu as raison, Mordaunt! c'est là une étrange justice, ou la justice est aveugle! Il faut que ta modeste simplicité creuse plus profondément que la science de ceux qui déclament dans les parlements, sans quoi cette naïve plainte n'aura point d'écho. Tu as bien raison de t'étonner. Une candeur et une sagesse plus grandes que les tiennes peuvent être surprises de cette étrange politique qui nourrit, vêtit et enrichit l'étranger, alors que les enfants du Canada manquent de pain. Mais débarrassez-vous de l'Angleterre, de sa tyrannie; annexez-vous aux États-Unis, et l'abondance, la félicité deviendront votre partage comme le leur.
—Oh! papa, dit l'aînée des filles, pourquoi n'avez-vous pas fait de nous des servantes? Pourquoi ne nous mettrions-nous pas en service?
Un instant le père la considéra avec une morne tristesse, puis il s'écria:
—Non, mon enfant; non, vous n'avez pas été élevées pour ça. Pourquoi ferais-je de vous des servantes? Pourquoi, continua-t-il en arpentant rapidement la chambre, vous enverrais-je remplir un métier avilissant sous le toit d'un autre? Je ne suis pas un vieillard affaibli qui a besoin que ses enfants le nourrissent. J'aurais pu rompre ma famille, envoyer l'un d'un côté, l'autre de l'autre pour être esclaves chez les riches; j'aurais pu faire ça, sans venir sur la terre étrangère. Non, mon enfant, ça ne nous rapporterait rien, et il serait maintenant trop tard pour le faire. Ensemble nous quitterons cette contrée, je ne puis vous laisser derrière moi. Sans ça je partirais seul. Non, non, je ne puis et ne veux pas vous laisser seules. Nous partirons tous, Marguerite. Comme ça, je vous aurai toujours sous ma protection et nous mendierons ensemble, s'il le faut.
Madeleine, qui, depuis l'arrivée de son père, s'était assise en un coin et avait tenu ses regards baissés vers le sol, les releva vers lui au moment où il prononça ces mots.