Remarquant la vive anxiété qui se peignait dans les traits de sa fille, Mordaunt s'avança vers elle et dit, en lui posant affectueusement la main sur la tête:

—Madeleine, ma fille, il ne faut pas te laisser ainsi abattre.
Guillaume viendra avec nous; Madeleine, je l'ai vu, ainsi que ton frère
Mark, pauvre garçon! nous partirons ensemble. Allons, mon enfant, du
courage, tu auras une nouvelle robe avant Noël.

—Non, non, mon père, s'écria-t-elle, les larmes aux yeux et en s'attachant passionnément à son bras. Nous ne pouvons partir! Ma pauvre mère ne pourrait jamais marcher dans la neige si épaisse; ça la tuerait, ça nous tuerait tous, je le sais. Il vaut mieux rester où nous sommes. Maman, chère maman! ajouta-t-elle en tombant aux pieds de sa mère, vous ne partirez point, n'est-ce pas? Je sais ce qui arriverait et j'aimerais mieux mourir que de vous laisser partir, oui, maman!

La mère regarda sa fille. Leurs yeux se rencontrèrent, et elles se comprirent. Le coeur de l'ardente jeune fille se glaça, sa langue resta attachée à son palais. Elle se releva silencieusement, retourna s'asseoir dans son coin, et s'enveloppa encore dans la mélancolie de ses pensées.

D'étranges pensées sont aussi en vous, Mordaunt, et votre oeil se trouble en s'arrêtant sur la belle jeune fille. Elle vous aime, Mordaunt; oui, elle vous aime. Mais l'amour n'est pas toujours sage, et l'humanité est très-faible. Elle est votre fille, Mordaunt, et sa misère l'a aveuglée: prenez garde, car vous l'aimez bien aussi, vous!

Le soir est venu. Le vent a cessé de gronder et de se briser contre la cabane, la lune filtre les rayons de sa lumière souffreteuse dans le pauvre logement, et, rassemblés autour des dernières braises mourantes du bois volé, les habitants parlent de leur prochain départ, demain.

—Mark viendra, n'est-ce pas, Edouard? dit madame Mordaunt. Je me demande où il a pu être toute la journée. L'as-tu vu depuis ce matin?

—Non, le pauvre enfant, non… Il a presque perdu la tête. C'est un bon ouvrier, pourtant; aussi ferme à l'ouvrage que pas un. Avant de venir ici, il était industrieux; mais n'avoir rien à faire! ça lui a dérangé l'esprit. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il soit tombé en mauvaise compagnie! Ce n'est pas sa faute, non, quoiqu'il ne faudrait pas le lui dire. Mais ce n'est pas étonnant. Oui, il viendra, et il sera bien heureux de venir.

—Oh! maman, maman! s'écria la plus jeune fille, se levant alarmée par un bruit de l'extérieur.

—Écoute, Edouard, écoute! fit la mère effrayée; le tocsin! Mark, Mark, mon pauvre cher enfant, où est-il?