—Marguerite, mon enfant, répliqua le mari en affectant un sang-froid bien loin de son coeur, Madeleine s'est éloignée de nous pour quelque temps, Dieu sait dans quel but. Il nous la ramènera, mais à présent; nous devons laisser la pauvre fille entre ses mains. Ah! c'est un grand malheur, bien grand, Marguerite, ça fend le coeur; mais il faut se faire violence. Nous avons beaucoup à faire, un devoir sacré devant nous aujourd'hui, ma bonne femme.
L'infortunée le regarda avec égarement, et retomba sur la paillasse en poussant un faible cri.
—Marguerite, reprit-il en s'agenouillant à son chevet et en posant la main sur sa tête en feu, nous l'avons perdue pour peu de temps; mais, si chère qu'elle puisse nous être, elle est seule aux yeux du ciel. Il nous en reste quatre, Marguerite, que nous devons pourvoir de pain et tenir hors de la mauvaise voie. Ferons-nous notre devoir ou souffriront-ils tous pour une seule? Nous pouvons leur éviter un sort semblable, pire peut-être; mais, pour elle, la pauvre enfant, si sa droiture naturelle ne la protège pas, c'est fini, et nous ne pourrons que la réclamer. C'est un devoir sacré, ma pauvre femme. Nous lui donnerons nos prières, mais nous devons la laisser à présent, afin de chercher à subvenir aux besoins des autres. Guillaume et Mark ont juré de la chercher et de nous la ramener.—Allons, enfants, il fait bien froid; levez-vous. Guillaume a fait du feu; venez vous chauffer pour la dernière fois ici. Nous avons fort à faire: j'attends de vous tous obéissance et courage; la Providence fera le reste.
Madame Mordaunt leva les yeux sur son mari et lui pressa tendrement la main.
Puis elle se sortit de sa couche glacée, en montrant cette sérénité que donne la résignation.
Son mari lui sut gré de ce calme apparent, car il sentait la violence du combat intérieur qu'elle avait à soutenir, et qu'il lui faudrait encore remporter sur ses affections pour lui obéir et le suivre là où il jugerait convenable d'aller.
—Guillaume, dit-elle au jeune homme qui attisait le feu, vous êtes bien obligeant et nous vous sommes très-reconnaissants.
Elle le regarda et secoua mélancoliquement la tête.
Il lui rendit son regard dans un silence solennel Leurs âmes s'entendirent; mais ce qu'ils sentaient était trop élevé pour pouvoir être traduit par des paroles, et ils demeurèrent muets.
—Enfants, dit Mordaunt quand ils furent tous réunis autour du feu et que le dernier morceau de pain leur eut été distribué, nous quitterons ce lieu dans une heure. C'est la seule chance qui nous reste; et, bien que nous devions nous attendre à en voir de dures pendant le voyage, nous devons tout faire pour supporter notre sort du mieux que nous pourrons; avec l'aide de la Providence, nous nous tirerons de ce mauvais pas. Tu connais les Barton et les Williams, Marguerite, eh bien, ils s'en vont tous et nous attendent. De cette façon nous formerons une grosse troupe et nous nous tiendrons compagnie en chemin. Ils ont réussi à, construire un grand traîneau pour le voyage. Nous le tirerons à tour de rôle, puisque nous n'avons pas d'autres moyens de nous en aller. On mettra dessus les enfants et, ceux qui ne pourront pas marcher, tu comprends? C'est à décider en dernier lieu:—partir aujourd'hui ou rester à tout jamais où nous sommes.