—Par quels moyens? répliqua Squobb de ce ton lent et affectant le dédain qui est ordinairement le signe d'une confusion dans les idées, quand ce n'est pas l'expression directe de l'impossibilité de répondre.

—Oui, encore une fois, par quels moyens?

—Eh! par le moyen dont on se sert pour soutenir toute espèce de choses.

Borrowdale eut un imperceptible haussement d'épaules.

—Comprends pas trop, fit-il ensuite. Mais je sais bien par quels moyens on entraîne un grand nombre de choses à leur ruine. Toutefois je ne suis pas surpris de votre embarras, Squobb, car il n'y a qu'une manière de faire du bien aux fermiers, et c'est d'améliorer la condition des autres classes en général—les consommateurs des fermiers, en un mot,—et, en conséquence, de leur donner un meilleur marché pour leurs produits; de leur procurer un marché chez eux, au lieu de les forcer d'en aller chercher un ailleurs, à l'étranger. Quelle est en effet la raison pour laquelle les marchés des autres pays sont meilleurs que les nôtres? Voulez-vous la savoir? C'est parce qu'ils ont un marché et que nous n'en avons pas. Quand nos grains vont en Amérique et en Angleterre, qui est-ce qui les consomme? Ce sont les fermiers de ces pays, ou les classes manufacturières, c'est-à-dire les artisans et les ouvriers. Telle est la réponse. Les autres pays cultivent leurs manufactures et peuvent non-seulement consommer leurs propres produits, mais trouver un marché pour les nôtres et en contrôler le prix. Nous négligeons nos manufactures, et, en conséquence, non-seulement nous n'avons pas de marché, mais nous devons nous soumettre aux caprices et aux impôts de ces pays. L'agriculture n'a jamais, elle seule, rendu un pays grand. Jamais non plus elle n'en fera un grand. Que seraient les États-Unis sans leurs manufactures? Pourraient-ils venir chez nous et contrôler nos marchés, emporter notre or et s'enrichir à nos dépens comme ils le font maintenant? Croyez-vous que l'Angleterre aurait jamais été connue au delà, de ses places de commerce, si elle n'avait compté que sur son agriculture? Croyez-vous que ses fermiers seraient mieux, s'il leur avait fallu courir par tout le monde pour trouver un marché où ils pussent écouler leurs produits, au lieu de les livrer sur place pour être consommés par les artisans, les ouvriers et les fabricants qu'on trouve partout établis à côté des marchés aux légumes, comme des halles aux grains? C'est pourquoi, Squobb, continua-t-il plus paisiblement, vous voyez que nous convenons tous avec vous qu'il faut améliorer la position de nos agriculteurs, parce que, pour améliorer leur position, il faut, de toute nécessité, améliorer d'abord la position de toutes les autres classes de la communauté. Mais il nous reste cette question: Comment faire?

—Superbe, superbe! fit le journaliste exhibant encore son carnet et se préparant à l'émission d'une grande idée. Nous allons vous combattre sur votre propre terrain. Vous pensez donc que tout cela doit être fait par l'annexion aux États-Unis ou un tarif protecteur. En même temps vous nous avez signalé la prospérité de l'Angleterre. Très-bien encore. Maintenant, pourriez-vous me dire quel est le mot d'ordre de l'Angleterre? Quelle est la bannière sous laquelle elle marche à la conquête de la grandeur commerciale? Est-ce la protection ou le libre échange?

—Bravo, bravo! fit Fleesham.

—Je poursuis, dit Squobb encouragé par les approbations de son chef de file et prenant pour une défaite la réserve polie de son adversaire; je poursuis. N'est-il pas logique alors de conclure que ce qui rend l'Angleterre grande rendra grand le Canada? Qu'en dites-vous, hein? Donc, je dis: Que le commerce soit libre, que tout soit libre; ouvrons nos portes au monde, et par là encourageons la concurrence (il est de notoriété proverbiale que c'est la vie du commerce, soit dit entre parenthèses), et puis, puis…

—Inspirons la confiance, suggéra Fleesham.

—Juste, inspirons la confiance, s'écria Squobb; la confiance dans le monde commercial… et puis, puis encore inspirons la…