—Eh bien, voyons, poursuivit leur hôte avec un fin sourire; voyons, monsieur. Vous, les soi-disant libre-échangistes du Canada, admettez, en premier lieu, que les articles manufacturés de tous les pays doivent être libres, et voulez laisser vos fabricants, artisans et ouvriers, en un mot toutes les mains employées à votre production intérieure, se protéger contre la concurrence du monde entier; tandis que si vous ne préleviez pas le revenu par taxe directe, il vous faudrait le prélever par une imposition de droits sur les choses nécessaires à la vie et les matières brutes que nous ne produisons pas et ne pouvons produire.
—C'est cela.
—C'est cela, dit Borrowdale. Pouvez-vous me dire maintenant quels sont les articles manufacturés que l'Angleterre admet en franchise, et quelles sont les matières brutes sur lesquelles elle impose un droit?
Squobb resta silencieux.
—Vous ne pouvez trouver, c'est cela. Eh bien, quel est le fait? N'est-ce pas, en toute circonstance, les objets nécessaires à la vie et les matières brutes qu'elle admet en franchise et n'est-ce pas sur les articles manufacturés qu'elle impose des taxes? Elle admet ses chiffons, son coton, sa laine, ses peaux, son chanvre, son lard et ainsi de suite franco, parce qu'il n'y a pas de main-d'oeuvre à protéger sur eux. Mais dès que ses articles exigent du travail et qu'ils sont convertis en papiers, calicots, draps, cuirs, cordes, huiles, etc., elle se hâte aussitôt de protéger ses artisans, ses fabricants et manufacturiers, et dans tous les cas, elle impose de lourdes taxes. Voilà, monsieur, la politique de l'Angleterre du commencement à la fin, et c'est là la politique qui a favorisé ses manufactures, en les mettant à l'abri de la ruineuse concurrence de l'étranger, et c'est encore cette politique qui a fait de l'Angleterre le marché du monde; De plus, monsieur, en contradiction avec vos principes d'échange soi-disant libre, elle admet son blé en franchise et toutes les choses nécessaires à la vie des pauvres gens, au plus bas tarif possible, mais de façon pourtant à maintenir ses grands revenus, et à permettre aux ouvriers d'acheter ces choses nécessaires à la vie, en leur assurant de l'emploi et en protégeant leur travail. Vous, au contraire, taxeriez leur thé, leur café, leur sucre et, en même temps, les priveriez des moyens d'acheter ces articles en laissant l'étranger venir sans contrainte sur leurs marchés et leur enlever l'occupation qu'autrement ils y auraient trouvée. Où donc alors est votre précédent anglais si vanté? Nous, les prétendus protectionnistes, sommes les véritables représentants de la politique anglaise.
Nous avons le principe, vous n'avez que le mot. Nous sommes les avocats d'une doctrine qui non-seulement a été adoptée par presque tous les autres pays du globe, mais qui les a rendus aussi grands qu'ils sont; à vous, au contraire, il ne reste qu'un mot et un mot rendu populaire par les principes mêmes que vous employez pour le combattre. Je dis plus; j'affirme que s'il y a un principe caché dessous, c'est un principe que tout le monde est convenu de répudier comme désastreux et ruineux.
Squobb était grandement déconcerté, et il feuilletait son cahier de notes d'un air tout à fait mal à l'aise.
Comme beaucoup de journalistes canadiens qui font profession d'instruire le peuple, il avait un talent merveilleux pour écrire un article sur rien. Il aimait à encenser le peuple à l'aduler pour s'en faire un marchepied. Mais si vous lui opposiez une argumentation solide, reposant sur des bases et annonçant une connaissance directe de faits importants et de chiffres, alors Squobb était en défaut, et son ignorance brillait sur toutes les parties de sa chère personne éditoriale.
—Donc, Squobb, continua en souriant Borrowdale, j'ai peur que vos deux premiers arguments ne soient renversés. Quelle est ensuite votre grande proposition, comme libre-échangiste, pour développer la prospérité du pays?
—Oh! c'est facile, répliqua Squobb d'un ton dégagé! Extirpons la corruption du gouvernement et apportons de l'économie dans les dépenses publiques.