—C'est évidemment une raison très-bonne et très-recommandable; car, avec une grande économie dans les départements publics, vous pourriez peut-être économiser assez pour parvenir à procurer, pendant les douze mois de l'année, trois repas par jour à chaque individu inoccupé dans le pays. Mais vous allez voir qu'on ne peut s'arrêter là; car, comme dans ce temps il faudrait pour chacun de vos gens environ mille repas, il vous faudrait encore, afin de remédier à ce mal unique, neuf cent et quatre-vingt-dix-sept repas pour chacun, ce qui ferait un total de quelque chose comme cent cinquante millions à vous procurer. Eh bien! où en êtes-vous, Squobb?

Squobb était silencieux. Il suppliait du regard son ami et patron de l'aider dans le dilemme; mais Fleesham paraissait avoir perdu toute confiance dans son argument.

Il se démenait sur son siège et essayait, quoique vainement, d'appeler à ses lèvres un sourire ironique.

—Enfin, reprit Borrowdale, voilà mon opinion. Quant à vos libre-échangistes, ils demandent à grands cris des réformes, prêchent en faveur des droits du peuple, travaillent pour le bien public, j'y consens; mais malgré cela, et quoique eux et vous voyiez parfaitement la déplorable condition du pays, en ce moment que des milliers de gens physiquement capables et robustes, la force et la richesse du pays, se sauvent de désespoir, que des milliers d'autres manquent d'ouvrage, que la propriété entière est sous le coup d'une grande dépréciation, que notre crédit baisse ici comme à l'étranger, et que dans le fait toutes les calamités commerciales nous assiègent, quoique tout cela soit devant nous et que votre voix s'élève, il est vrai, pour le proclamer, vous paraissez incapable de faire une suggestion convenable pour remédier à ce déplorable état.

—Hé! hé! hé! c'est bon, parfait, s'écrièrent les deux autres riant d'un rire niais.

—J'espère que, dans douze mois d'ici, vous tiendrez le même langage,
Fleesham, dit Borrowdale.

—Bien, bien, quel est donc votre tant grand projet, Borrowdale? fit Squobb avec un air d'indifférence marqué pour tous les projets en général. Voyons, quel est ce beau projet?

—Eh! en tout cas, dit Borrowdale, il ne serait pas difficile de proposer quelque chose d'aussi tangible et même d'un peu plus palpable que vous, et sans trop se fatiguer. Voyons. Procédons par ordre: la cause, d'abord. En premier lieu, nous trouvons que nous expédions annuellement aux manufactures étrangères, hors du pays, au-dessus de douze millions de dollars, en bon or, de plus que jamais les exportations entières du pays réalisées n'ont donné en retour. La perte pour le pays est donc patente. C'est une perte contre laquelle il n'y a pas de compensation. Et pour la balancer, cette perte, il faut, monsieur, découvrir nos forêts, vendre nos terres et engager notre crédit. Voilà une cause, et une cause bien féconde aussi. Continuons: Un dixième de notre population est sans ouvrage. Pour ne rien dire de l'inutilité de ces gens-là qui ne font rien, nous avons sur le cou une taxe énorme, disons, à la plus basse évaluation, vingt millions de dollars par an, sans faire attention à la grosse somme qu'ils gagneraient au pays s'ils travaillaient. Je crois que ce sont là les deux plus grandes sources de nos embarras. Car prenez ces deux sources et voyez-les pendant un espace de dix ans, que trouvez-vous? Quelque chose d'effrayant. Un déficit total de plus de trois cents millions de dollars. Ma foi, s'il n'y avait pas là-dedans matière à appauvrissement, où serait-ce? Il peut y avoir d'autres causes incidentes, sans doute, mais la difficulté roule surtout sur ce que je viens de signaler; car ce qui conserverait l'argent ici, dans le pays, donnerait de l'ouvrage à ceux qui ne sont pas employés, et cela serait un revenu direct pour nos canaux, chemins de fer, voies de communications et travaux publics, qui ont tant coûté et rapportent si peu. Pourquoi, par exemple, ces douze millions de dollars dont je parlais s'en vont-ils à l'étranger? Ils s'en vont pour payer les articles de fabrication étrangère. Donc, il est évident que si nous fabriquions ces articles, nous garderions les douze millions dans le pays et serions plus riches d'autant; et ce n'est pas tout. En fabriquant les mêmes articles ou des articles qui répondissent à ceux-là, nous pourrions employer tous ceux qui ne sont pas employés, hommes, femmes et enfants, dont l'oisiveté actuelle crée bien d'autres maux. On obvierait ainsi aux deux calamités premières. Mais nous ne pouvons fabriquer; nous n'avons pas de capital, dites-vous. D'autres pensent que nous avons ce capital, et je suis de ceux-là; mais vous dites: Les capitalistes n'ont pas de confiance. Pourquoi cela? Rien de plus simple. Parce qu'après avoir bâti ses usines et fabriqué des articles, le manufacturier n'a aucune garantie de les écouler, quoiqu'ils puissent être aussi bons et à aussi bas prix que ceux de l'étranger. Pourquoi cela encore? Parce que le jeune fabricant a généralement peu de moyens, qu'il lui faut faire ses affaires, acquérir sa clientèle et sa réputation pour ses marchandises. Quelle est la position de son concurrent étranger? de celui qui se présente sur le marché pour livrer les denrées aux mêmes conditions que lui? N'est-il pas, la plupart du temps, un géant dans le négoce, assis sur un crédit solide, agissant avec sécurité, réputé pour ses marchandises, possédant une pratique considérable, à laquelle il est lié par ces milliers de liens commerciaux qui lient les négociants aux négociants? N'est-ce pas cela? J'ajouterai que, tandis que notre fabricant lutte avec ses faibles moyens, et dépend d'une vente immédiate avec un profit légitime, les affaires de l'étranger, qui est bien établi, n'étant pas soumises aux mêmes incertitudes, permettent à ce dernier de contrôler les marchés, ou, s'il est serré, de sacrifier ses denrées pour ruiner la concurrence, c'est-à-dire chasser du marché le producteur indigène. Telles sont les difficultés contre lesquelles a à lutter notre producteur, et elles sont causes de sa perte; partout elles le seraient. Mais quel est donc le remède? Le remède! c'est de faire simplement et tout uniment ce que font d'autres pays:—de protéger nos manufactures par des impôts judicieux et des droits sur les articles importés de l'étranger, ou de nous annexer à cet étranger, c'est-à-dire aux États-Unis. Bon! j'en conviens pour les grandes puissances, le libre-échange est funeste aux colonies. Elles n'y ont rien à gagner, tout à y perdre. Procédez au moyen de mesures complètes et non par demi-mesures, qui peuvent être en vigueur aujourd'hui, rappelées demain, et il ne se passera pas beaucoup de mois avant que nos milliers de gens inemployés travaillent fortement, augmentent notre fortune et s'enrichissent eux-mêmes au lieu de vagabonder dans nos rues et d'être une disgrâce et un fardeau pour le pays. Alors l'émigration cessera aussi. Et, au bout de l'année, au lieu d'avoir vos douze millions de dollars donnés en pâture au monde étranger (car c'est le monde étranger qui vous les dévore, vos douze millions de dollars), vous les en sûreté dans vos banques, pour les mettre en circulation dans le pays, les faire rapporter, multiplier et revenir à vous, à la fin de l'année, avec trente ou quarante pour cent de bénéfice. Pensez-vous qu'alors la confiance, comme vous dites, n'existera pas?

—Bah! vieille histoire, c'est une vieille histoire que vous nous comptez là, monsieur Borrowdale! dit Squobb adressant à Fleesham un coup d'oeil expressif; vieille histoire, je le répète! Ce serait écraser le peuple de taxes, pour soutenir quelques malheureuses fabriques. Bah! impossible!…

—Impossible! impossible! répéta en écho Fleesham.