—Profit! s'écria Fleesham d'un ton voisin du désespoir, mais le premier effet du profit serait de détruire tout ce qui ressemble à la confiance. Imposez demain de lourds droits de protection, que résultera-t-il? La confiance s'en ira. Où, je vous le demande, ou serait, par exemple, la confiance de mon banquier en moi à ce moment?—Partie!
—Excusez-moi, reprit Borrowdale, mais c'est là, Fleesham, ce que demande le pays. Non pas que nous ayons du mauvais vouloir pour vous, au contraire; mais le plus grand service que l'on puisse rendre au pays serait d'abolir entièrement les deux tiers des affaires de cette nature. Je vais vous montrer comment. Vos banquiers ont, n'est-ce pas? parfaite confiance en vous et ils vous escomptent aisément un montant de 20,000 livres, par exemple. Très-bien. Que faites-vous de cette somme? Elle vous sert à passer quelque grand marché avec un négociant américain ou anglais. Vous envoyez des lettres de change pour payer, ce qui est la même chose que si vous envoyiez des espèces, puisqu'elles doivent suivre immédiatement l'expédition des lettres de change. Très-bien. Vous avez les marchandises, mais les 20,000 livres sont parties. Nous ne voyons plus ces dernières, il n'y a pas de danger. Elles sont parties pour soutenir ces grands établissements qui fleurissent si bien, et ce n'est pas étonnant, en Angleterre et dans les États, et pour alimenter les classes manufacturières de ce pays. Voyons à présent l'autre côté de la médaille et supposons que lesdits banquiers aient perdu confiance en vous et accordé cette confiance à un manufacturier de votre ville. Ce dernier obtient les 20,000 livres au lieu que ce soit vous. Et d'abord vous remarquerez qu'il fait usage de papier et pas d'espèces sonnantes. Il prend une partie pour payer au fermier sa laine, une autre pour payer au marchand de guenilles ses chiffons, ou au boucher ses cuirs. Le reste, il le distribue entre ses hommes. Ceux-ci payent le marchand de nouveautés et le marchand de provisions. Ceux-là reçoivent l'argent et le reportent au banquier; les fermiers, les bouchers et marchands de chiffons font de même, et en très-peu de temps la somme est revenue à la source d'où elle était sortie. On peut de nouveau en disposer dans le même but. De la sorte, cette somme roule par tout le pays, et, après avoir augmenté et multiplié son commerce, elle revient à la même place, mais il n'en sort pas un denier pour l'étranger. Eh bien, monsieur, qui est-ce que le pays et le banquier devraient soutenir? Vous, qui les épuisez en leur enlevant l'or par des dizaines de mille louis, sans leur donner aucune compensation, ou le manufacturier qui, avec le même argent, donne de l'emploi à nos artisans, encourage nos fermiers, soutient nos marchands et aide à la prospérité publique de mille manières, et tout cela sans envoyer un sou hors du pays?
—Ah! ah! ah! fit en riant Fleesham, très-bon encore, très-bon!
—Mon cher Fleesham, reprit Borrowdale avec un sourire un peu moqueur, je suis charmé de voir que vous approuvez cela. Non pas, comme je le disais auparavant, que je vous désire mal à l'aise; je sais très-bien que, quoi qu'il arrive, vous saurez vous tirer d'embarras; car aussitôt que vous verrez que les importations cessent de payer, vous tournerez votre attention ailleurs. Peut-être deviendrez-vous un manufacturier et un ami de votre pays et de vos propres intérêts au lieu de n'être qu'un canal de transport pour expédier nos ressources à l'étranger. J'espère, Fleesham, qu'avant longtemps i! me sera possible de vous féliciter de votre changement.
Ils approchaient de Park Lane.
Borrowdale s'arrêta et regarda autour de lui. Il ne paraissait pas sûr du lieu qu'il cherchait.
Il venait de tirer le billet qu'on lui avait remis et le relisait à la lueur d'un bec de gaz, quand le son d'une voix d'homme se fit entendre derrière lui.
—Vous venir, massa! vous venir! tant mieux! ben content. Suivre moi, massa, suivre moi.
—C'est bien, allez, dit Borrowdale au nègre qui venait de l'apostropher.
Cet homme les conduisit dans une des huttes qui abondent dans la localité, et les pria de descendre avec lui l'escalier d'un basement souterrain.