—Allons, Borrowdale, poursuivit Fleesham, convenez que vous plaisantiez! Imposer tout le pays pour obliger quelques milliers d'individus à faire fortune, c'est trop fort! ça ne passe pas, ça, mon cher Borrowdale. Décidément, je veux vous croire plus fin.
—Non, je ne badine pas, et ne badine jamais avec des sujets aussi graves, dit Borrowdale.
—Mais enfin vous avouerez qu'il serait ridicule de taxer tout le monde pour quelques milliers…
—Combien dites-vous?
—Combien?
—Oh! fit Squobb d'un ton négligent, six ou sept mille.
—Qu'est-ce à dire? Vous parlez des manufacturiers, n'est-ce pas?
Squobb, devant un personnage qui semblait si bien ferré sur la question, ne pensa pas qu'il fût prudent de se trop exposer. Aussi répondit-il avec légèreté.
—Les manufacturiers proprement dits, ou la classe manufacturière, qu'est-ce que ça fait?
—Soit, alors, nous les appellerons les sept mille manufacturiers, dit Borrowdale, et ça me paraît à peu près le chiffre. Eh bien, quel est le moyen d'élever la condition de ces manufacturiers? Comment leur procurer des bénéfices? N'est-ce pas en les mettant en position d'agrandir et d'augmenter leurs opérations ou, en d'autres termes, d''employer plus de bras? Supposons qu'ainsi on donne assez de confiance et de ressources à ces sept mille manufacturiers pour que, en moyenne, ils puissent employer vingt hommes de plus. Cela procure aussitôt de l'emploi à 140,000 personnes qui, peut-être en ce moment-ci, sont oisives. Allez-vous me dire que ces 140,000 personnes ne reçoivent pas un bénéfice direct? Admettons qu'elles reçoivent une livre sterling de salaire par semaine; me direz-vous que, lorsque ces 140,000 livres seront dépensées chaque semaine chez le boulanger, le boucher, l'épicier, le marchand de marchandises sèches, ceux-ci ne s'en trouveront pas mieux? De plus, quand le boulanger, le boucher, auront porté cet argent au fermier pour acheter ses grains et sa farine, ses moutons, boeufs, légumes, et l'auront délivré de l'inconvénient d'envoyer ce qu'il peut de ses produits à trois mille milles de distance, pour baisser de valeur en voyage, me direz-vous que l'agriculteur et, par conséquent, l'agriculture n'auront pas leur compte dans ce procédé? Puis, quand le manufacturier viendra trouver ce même fermier pour lui acheter ses peaux, ses laines et son chanvre à un bon prix, au lieu d'être forcé, comme maintenant, de les livrer à des spéculateurs américains pour les deux tiers de leur valeur, n'aura-t-il pas du profit? De fait, pouvez-vous me citer une classe individuelle qui ne recevra sa proportion du profit?