Tandis que j'étais chez lui, je vis votre soeur qui travaillait dans un magasin en face du nôtre.
—Bien, continuez, dit Mark.
—Elle me frappa de suite, et si coupable qu'ait été ma conduite plus tard, je vous assure que j'éprouvai pour elle un sentiment profond, vrai. Quand elle eut quitté son emploi, je la revis en diverses occasions, mais jamais par convention ou de son consentement, jusqu'à la dernière fois, époque où je pense que, comme moi, elle était fort égarée par ses malheurs et ceux de ses amis, car elle en parlait sans cesse. Poussé par l'influence qu'elle avait exercée sur mon esprit et par les indignités dont on m'accablait dans la maison où je restais, dont le maître, quoique plus redevable cent fois à ma famille que je ne l'étais à sa charité me faisait subir toute sorte d'avanies, je pris l'odieux parti de lui voler une grosse somme, de quitter le pays et d'engager la jeune fille à m'accompagner.
—Quoi! doublement coquin? s'écria Mark frappant violemment son poing sur la table. Ce n'était pas assez de perdre la réputation de ma soeur, vous vouliez l'entraîner en prison avec vous! Vous en vouliez faire une voleuse, jour de Dieu!
Il serra son pistolet entre ses doigts crispés et grinça des dents.
—Mark, dit Guillaume posant la main sur l'épaule de son ami, nous la retrouverons. Sois calme, c'est ton devoir. Pense où le manque d'ouvrage t'a poussé toi-même.
Le fils de Mordaunt lâcha le pistolet et, secouant amèrement la tête, se laissa choir sur un des sièges mutilés. Puis il plaça son menton dans la paume de ses mains et regarda les deux autres dans un sombre silence.
—Allez, allez, dit Guillaume au jeune homme qui baissait les yeux avec une navrante confusion.
—Il me reste si peu de chose à vous dire, reprit-il, que vous aurez de la peine à croire que je vous ai tout dit. Mais qu'y faire? Je ne puis dire que ce que je sais. J'en suis bien fâché, mais il est trop tard. Je l'ai vue hier soir, et, en lui promettant d'aider ses parents, j'ai réussi à la persuader de m'accompagner. Je la quittai un instant, pour faire mes préparatifs, et lui envoyai un traîneau; mais quand je la revis ensuite, elle avait apparemment changé d'idée. Elle me pria d'arrêter le traîneau et de lui permettre de revenir chez ses parents; peut-être l'eusse-je fait; mais j'avais découvert que l'alarme avait déjà été donnée et que j'étais poursuivi. Effrayé, je ne songeai plus qu'à mon évasion et lançai mon traîneau en avant, sans savoir où j'allais. D'abord elle aussi fut épouvantée et se cramponna au traîneau; mais après que nous eûmes fait dix ou douze milles et fûmes à quelque distance de ceux qui nous poursuivaient, elle se calma et me pria de la mettre à terre. Ma frayeur était telle que, bien que je l'entendisse me parler, je ne comprenais pas ce qu'elle disait. Tout à coup elle sauta sur le bord de la route. Je me retournai, et mes craintes redoublèrent en apercevant le traîneau qui me donnait ta chasse. Ma seule pensée fut de fuir, d'échapper à la prison. Fouettant donc les chevaux de toute ma force, je repartis plus vite que jamais. Ce fut une lâcheté, une infamie, de la laisser dans cet état, oh! je ne le sais que trop! Ma conscience me le reproche cruellement, mais la peur… Tenez, je ne sais pas ce que je faisais.
—C'est bon; après? dit Mark.