—Après? Je ne l'ai pas revue depuis. Pour moi, je réussis à dépister les officiers de police et résolus de revenir avec ce que j'avais dérobé et de me mettre entre les mains du propriétaire. Mais, en arrivant à Toronto, je me souvins tout à coup que j'avais placé au doigt de la jeune fille un anneau d'une valeur considérable et que, dans ma frayeur, j'avais oublié de le lui reprendre. Il m'était impossible de rentrer chez mon patron sans cet anneau. Et aujourd'hui, j'ai couru de tous côtés pour la découvrir, mais sans succès. Ma punition est méritée, je suis perdu pour la vie. Mon acte a été celui d'un homme bas, vil, indigne de la lumière, il est retombé justement sur son auteur. Mais, quoique vous ne soyez guère disposés à me croire, je vous déclare que cette réflexion me contente plus maintenant, que ne l'aurait fait la plus complète réussite de mes détestables projets. Elle, c'est une bonne et noble fille, ajouta-t-il avec des larmes dans la voix; vous la pourrez aimer aussi tendrement qu'auparavant quand vous la retrouverez, car elle est aussi pure que la dernière fois que vous l'avez vue. Elle a en tout agi contre sa volonté; moi seul suis à blâmer.

—Et c'est là tout ce que vous savez? demanda Guillaume, un peu remis par cette nouvelle, à laquelle il se sentait tout prêt à donner sa confiance.

—C'est tout, répondit Grantham. Je me suis mis entièrement entre vos mains; vous pouvez précipiter ma ruine ou vous montrer encore plus généreux que vous n'avez été jusqu'ici et m'aider à défaire ce que j'ai fait. Si vous connaissiez le chagrin auquel je suis maintenant en proie! Mais c'en est fait. Il n'est pas en mon pouvoir de réparer le mal que j'ai causé. Pourtant je suis disposé à tout tenter. Voulez-vous me laisser partir?

—Vous laisser partir! s'écria Mark bondissant sur ses pieds. Est-ce que vous ne pensez pas que vous méritez d'être tué comme un chien enragé?

—Paix, paix. Mark! dit Guillaume. Les emportements ne remédieront à rien.

Puis, se tournant vers Grantham, il lui dit on se promenant en long et en large dans la pièce:

—Vous voyez, monsieur, ce qu'ont produit vos folles passions. Je fais la part de votre imprudence de jeune homme, de la mauvaise éducation que vous avez reçue et qui vous fait regarder comme un jouet une pauvre fille qui n'a que sa vertu pour être respectable et respectée. Je sais cela. Peut-être n'est-ce pas votre faute; mais votre conduite n'en est pas moins criminelle pour cela, et j'espère que cette leçon vous apprendra que, quoique pauvres, nous avons du coeur et des sentiments. Nous nous respectons aussi bien que vous, monsieur; et nos amis nous sont aussi chers que vous le sont les vôtres. Il se peut que nous soyons misérables, sans éducation, mais nous ne sommes pas des barbares. Ce n'est pas votre faute si la pauvre enfant n'est pas complètement perdue. Et même à ce moment nous ne savons ce qu'elle est devenue. Pensez-vous que personne ne l'aime? Pensez-vous qu'elle n'a pas un père, une mère, des frères, des soeurs qui la chérissent tendrement? Et n'était-ce pas la plus innocente et la meilleure fille qui fût au monde? Où en sont vos sentiments maintenant? Qu'en pensez-vous, vous qui si légèrement compromettez une fille parce qu'elle n'est protégée ni par la fortune ni par la richesse? Voyez-vous l'étendue de votre crime? Je ne pense pas que ce soit parce que vous manquez tout à fait de droiture; peut-être n'est-ce pas cela? Mais vous auriez dû songer à ce que vous faisiez, et vous devriez savoir que la vertu doit être respectée et tenue pour sacrée aussi bien à l'égard d'une fille pauvre que d'une fille riche. La seconde n'est pas plus recommandable que la première, quelquefois elle l'est moins. Si c'eût été votre soeur, peut-être auriez-vous tué l'homme qui aurait fait ce que vous avez fait. Mais peut-être aussi devons-nous en cela vous enseigner une leçon que vous ne connaissez pas. Quoique dans la misère, nous ne nous conduisons pas en sauvages. A présent, monsieur, voulez-vous nous aider à la retrouver? Si nous la retrouvons et si tout ce que vous avez dit est vrai, nous vous apprendrons quelque chose que vous vous rappellerez sans doute.

—Oui! s'écria Grantham, vaincu par la noblesse des remarques de cet homme qui était si fort son inférieur au point de vue de l'instruction et des avantages naturels; oui, monsieur, j'irai partout avec vous. Je ferai tout ce que vous voudrez. Que dois-je faire? Il est possible qu'elle se trouve dans quelqu'une des fermes aux environs du lieu ou elle a quitté le traîneau? Je ne crois pas qu'elle soit revenue à Toronto.

Non, elle n'est pas en ville, dit Mark, sans ça elle viendrait ici.

—Allons alors, je vais vous conduire, dit Grantham.