Aussi éleva-t-il ses regards au ciel et remercia l'étoile tutélaire de sa destinée de ne pas l'avoir créé mou, de ne pas l'avoir affligé d'un caractère crédule, enfin de ce que lui, Fleesham, n'était pas de la même pâte que Borrowdale.

Dieu veille sur cette maison! dit-il après s'être approché de la fenêtre et en apercevant une famille entière de mendiants dépenaillés, colportant la misère à travers la neige et le froid, par bravade sans doute et pour blesser les gens délicats;—Dieu veille sur cette maison, voilà encore une scène de vagabonds paresseux! Comment s'étonner que la confiance manque quand, jour et nuit, nos portes sont assiégées par des gueux de cette sorte?

Que ne les renvoie-t-on quêter dans leur pays, s'ils veulent quêter?

—Pauvres gens! fit Borrowdale d'un ton distrait, ils doivent avoir bien froid. Ils sont à demi nus! Que de misères, grand Dieu! ici-bas!

—C'est vrai, dit Fleesham comme pris d'un mouvement de pitié, car il crut avoir trouvé une occasion favorable pour entretenir son ami de sa politique commerciale. C'est vrai; et pourtant, si difficile qu'il leur soit évidemment de se procurer des vêtements, ça leur serait bien plus difficile sous l'empire de votre système de protection, puisque vous frapperiez d'une nouvelle taxe tous leurs effets, hé! Borrowdale?

—Quoi? que dites-vous? s'écria Borrowdale arraché à sa rêverie par cette accusation extraordinaire.

—Je dis que la protection leur enlèverait plus que jamais la possibilité de se procurer des vêtements, puisque vous chargeriez toute chose de nouveaux droits.

—De nouveaux droits! Que voulez-vous dire, monsieur? Ah! un moment, permettez-moi de vous corriger sur ce point. Que voulons-nous donc faire? Écoutez. Nous voulons placer à leur porte le fabricant des articles dont ils ont besoin, au lieu de l'avoir à trois mille milles d'ici. Qu'en résulte-t-il? C'est qu'au lieu d'avoir à payer, comme maintenant, pour chaque verge d'étoffe qu'ils portent:—d'abord, l'agent commissionnaire, qui réduit la pièce de quelques pouces, puis le transport qui la réduit d'un quart, puis l'importateur qui rogne encore un bon bout, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle arrive aux pauvres gens qui n'obtiennent qu'une demi-verge pour l'argent d'une verge; au lieu de cette taxe en gros, notre politique est de donner un article qui vienne directement de chez le fabricant, et de fournir une verge d'étoffe pour l'argent d'une verge, sans déduction aucune. C'est notre manière de taxer, à nous. C'est ainsi que fonctionne partout notre politique. Prenez quoi que ce soit, d'un usage commun même, si vous voulez, et vous verrez que ce quoi que ce soit, ne vînt-il que des États-Unis, vous coûte le double de ce qu'il coûterait fabriqué ici. Prenons d'autre part les caoutchoucs que vous portez à ce moment même à vos pieds, si vous voulez: quel est le résultat de la taxe à laquelle ils sont soumis? Si vous voulez vous donner la peine de remonter au temps où le commerce en était libre, vous verrez que le prix était de 6s. 3d. par paire, tandis que maintenant l'imposition de la taxe a élevé nos fabricants de Montréal et nous permet de confectionner les caoutchoucs nous-mêmes et de coter le même article 4s. C'est de cette façon que nous prétendons taxer les manufactures. On a obtenu le même résultat dans la cordonnerie, pour les bottes et les souliers. Ils sont maintenant à dix ou quinze pour cent meilleur marché au moyen de la taxe, parce que nous les fabriquons chez nous et ne sommes plus forcés d'aller les chercher à Boston. De plus, en adoptant les principes du libre échange comme en Angleterre, nous donnerions à ces pauvres gens les choses nécessaires à leur vie, le thé, le sucre, le café et la mélasse exempts de droits, tandis qu'avec votre politique actuelle vous imposeriez sur ces articles une taxe de 15 ou 20 pour cent. Voyez-vous cela, Fleesham?

Fleesham voyait peut-être, mais Fleesham ne disait mot.

—Mais, continua Borrowdale, si désirable que soit cela, ce n'est rien, simplement rien. De quelle utilité, je vous le demande, seraient les marchandises à bon marché pour ces misérables? C'est qu'ils pourraient acheter aussi facilement le drap fin que le droguet commun. Qu'est-ce que notre politique de protection? C'est non-seulement de donner les marchandises à bon marché, de fournir du travail à ceux qui n'en ont point, de retenir les pauvres dans des habitudes d'ordre et d'économie, de les couvrir d'habillements commodes et même élégants, mais c'est encore d'enlever aux rues cette nuée de malheureux qui les encombrent, d'en faire des citoyens respectables et des hommes honnêtes.