—Sur Québec, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, il ne vous faudra pas trop compter. Corrompus par l'or de l'Angleterre ou éblouis par le faste de la cour vice-royale, les habitants n'ont ni l'idée de l'indépendance, ni la fermeté nécessaire pour agir. Quelques fleurs empoisonnées sur les chaînes don ils sont charges leur en cachent les meurtrissures.
Mais les paroisses? reprit impatiemment Poignet-d'Acier.
—Dans les paroisses, c'est différent. Touchez la corde de l'émancipation, elle vibrera dans tous les coeurs. J'ai j'ai parcouru le pays jusqu'à Gaspé. Partout j'ai trouvé un peuple soupirant pour l'heure de la délivrance. Les Indiens du Saguenay, du Lac Saint-Jean; les Montagnais, les Abénaquis, vous prêteront leur concours, comme les Hurons de Lorette, les Iroquois de Caughnawagha, si l'on nous garantit que les territoires de chasse qui s'étendent à l'ouest des Grands-Lacs nous seront rendus, et que nous y pourrons vivre et mourir sans être désormais inquiétés par les blancs.
—Vous avez ma parole et j'ai celle des chefs du mouvement populaire.
—Nous vous la rappellerons, monsieur.
—Ainsi, à l'exception de la capitale, tout est préparé, dit Poignet-d'Acier, en s'arrêtant pour réfléchir.
—Je le crois, il ne manque que des armes.
—Des armes! oui, nous en manquons.... Ah! si j'avais les trésors que j'ai perdus..... Bah! à quoi bon ces regrets! Le plus fort est fait. Grâce à moi, les masses sont soulevées. J'ai rompu le pont derrière ces meneurs timides. Ils marcheront! et, au défunt de fusils ou de sabres, ils prendront des fourches ou des fléaux! Quand un peuple veut sa liberté, il trouve dans son coeur ses meilleures armes! N'est-ce point votre avis?
Et comme Co-lo-mo-o demeurait silencieux:
—Allons, allons, continua-t-il, tout est pour le mieux. Il ne nous reste qu'à profiter de l'enthousiasme pour marcher immédiatement sur Montréal. Une fois cette métropole à nous, le Canada nous appartient. Maîtres du Canada! Quel rêve! et comme voluptueusement, j'assouvirai ces vengeances qui fermentent là, depuis tant d'années..... des siècles de torture! poursuivit-il, d'un ton creux, en se frappant le front de son poing crispé. C'est que, moi aussi, j'ai souffert, s'écria-t-il, comme s'il cédait à un invincible besoin d'expansion, souffert, le martyre, pour ces Anglais qui m'ont séduit ma femme, violé ma fille, mon unique enfant, mon Adèle chérie[55]; ces Anglais qui ont armé mon bras pour le meurtre et le parricide..... Horreur!