«Vu l'homme; nuit prochaine.»
Quelques jours auparavant, Jean-Baptiste avait réussi à voir Co-lo-mo-o, enfermé dans la tour du Télégraphe, au-dessus du cap Diamant. Il lui avait donné les limes cachées dans sa béquille, et l'Indien, ayant scié ses fers, s'était fabriqué une corde avec la paille de son lit.
De la mie de pain, frottée de rouille, lui servait à dissimuler l'effraction de la chaîne qu'il avait aux pieds; un trou creusé dans son cachot recelait, pendant le jour, la corde de paille, jusqu'à ce qu'elle fût terminée.
Ensuite, avec les limes, avec les débris de ses fers, avec ses ongles, il pratiqua une ouverture sous la porte, et le 23 janvier 1839, à minuit, Co-lo-mo-o quittait furtivement la prison où il languissait depuis près de trois mois.
Au bas du cap Diamant, Léonie, accompagnée de son fidèle Antoine, tenait ses regards attachés sur la tour du Télégraphe, avec une tension telle qu'elle on avait le vertige, et que des fantômes sanglants tourbillonnaient devant eux.
Les minutes, pour elle, étaient effroyablement longues. Mais elle ne les pouvait compter. Elle avait perdu la mesure du temps; elle n'en savait plus apprécier la durée.
Il faisait noir, bien noir, le vent soufflait en tempête, et le Saint-Laurent poussait sur ses grèves des hurlements de bête fauve.
Voici qu'une ombre se profile au faîte de cette tour si avidement scrutée; mais cette ombre est haute, mais elle se détache si peu des ténèbres environnantes, qu'il faut les yeux d'une amante pour la discerner à pareille distance. Le coeur de la jeune fille cesse de palpiter, ses paupières se ferment, des bourdonnements remplissent ses oreilles.
Soudain, répété par mille échos, un coup de feu retentit au sommet de la citadelle.
Et, à la lueur de l'éclair qui a déchiré l'obscurité, Antoine a vu un homme suspendu dans l'espace à une corde attachée à la tour.