D'assourdissantes clameurs de mépris s'élevèrent autour du malheureux Micamopou. Les femmes et les enfants lui jetèrent de la boue et des ordures. Et, malgré les invectives dont on l'accablait, il fut obligé de s'accroupir au centre de la place, jusqu'à ce qu'il plût à son maître de l'emmener.

Celui-ci s'était remis en position, et tenait, de nouveau, le caillou noir entre ses doigts ensanglantés.

Molodun, le Renard-Noir, éleva lentement son arc à la hauteur de ses yeux. En le faisant, il tremblait un peu. L'attention de la foule était puissamment excitée. C'est que Molodun était le dernier rejeton d'une longue suite de guerriers illustres chez les Nez-Percés. Quoique âgé de vingt-cinq hivers à peine, il s'était déjà rendu redoutable à leurs ennemis les Pieds-Noirs et les Chinouks, qui ne prononçaient son nom qu'avec terreur. Vingt chevelures pendues dans sa cabane disaient éloquemment sa valeur. Son cou, ses épaules, ses bras, ses jambes étaient rayés de colliers de griffes d'ours, et son arc était fait avec la dent d'un narval qu'il avait tué lui-même dans une excursion à la baie d'Hudson. Cette particularité ajoutait à sa renommée, car on sait que le narval inspire aux tribu sauvages de l'Amérique du Nord un effroi superstitieux Du reste, Molodun, le Renard-Noir, était doué d'un beauté rare, bien que sa taille fût gigantesque, il mesurait six pieds de hauteur, mais ses proportions étaient admirablement prises. Elles annonçaient la force jointe à l'agilité, l'ardeur du sang unie à son abondance. Les lignes de son visage ne manquaient ni de noblesse ni d'agrément. Cependant il avait les lèvres un peu grosses et les narines fort développées, indice certains d'une nature inflammable et sensuelle. Ses yeux pétillants, pleins de feu, confirmaient dans cette opinion.

La couleur foncée, presque noire de sa peau, avant qu'il l'eût blanchie dans la couche de gypse, lui avait valu son nom.

Si Molodun était ému en apprêtant son arme, il recouvra bien vite son sang-froid. Sa flèche partit l'on entendit un son sec, et elle tomba avec le caillou noir aux pieds d'Iribinou, qui s'empressa d'aller prendre son esclave et de partir avec lui, tandis que la foule acclamait tumultueusement l'heureux Molodun.

On le prit, on le hissa sur les épaules, et on le porta à un ruisseau où quatre vigoureux Indiens le plongèrent à diverses reprises. Quand il fut bien lavé, on le transféra dans une loge en forme de rotonde. Elle ne recevait de l'air que par la porte. Un grand feu était allumé à l'intérieur et y répandait une fumée qui eût asphyxié tout autre qu'un Peau-Rouge. Autour de ce feu chauffaient de gros cailloux. Les quatre Indiens entrèrent dans la hutte avec Molodun. On leur passa des vases en écorce remplis d'eau, et ils fermèrent hermétiquement la porte; puis, sur les cailloux rougis à blanc, ils versèrent l'eau, qui dégagea d'épaisses vapeurs. Ce procédé fut renouvelé pendant une heure. Ensuite le jeune chef, baigné de transpiration, sortit brusquement de la loge aux Sueries [5] et courut se jeter de nouveau dans le ruisseau.

[Note 5: C'est le terme employé par les Canadiens-Français.]

Il y demeura seul pendant dix minutes, après quoi il se rendit à la cabane qu'il avait coutume d'habiter et s'y tint, sans boire ni manger, pendant deux jours et deux nuits.

Durant ce temps, la hutte devant laquelle avait eu lieu le tir des prétendants ne fut pas ouverte. Mais aux sons et aux chants qui s'en échappèrent, il était facile de juger qu'on y faisait fête.

Le soir du deuxième jour, comme le soleil se couchait dans un lit de pourpre et d'azur, Molodun quitta son wigwam.