Le sagamo tressaillit, et sa femme poursuivit d'un ton qu'elle s'efforçait vainement de rendre calme:
—Molodun a aimé une autre femme. Il l'aime peut-être encore. Lioura l'a appris la nuit dernière dans un songe. Elle a vu cette femme qui a le visage pâle, et qui commande les Clallomes depuis la mort de Ouaskèma. Et l'Esprit du songe lui a dit que cette femme serait fatale à Molodun s'il ne l'amenait comme esclave à Lioura.
—L'Esprit, du songe a dit vrai, répondit le chef. Molodun a aimé une squaw blanche. Mais elle l'a repoussé; il ne l'aime plus.
A cette imprudente déclaration, un éclair de courroux brilla sur le visage de l'Indienne.
—Si, dit-elle, Molodun ne l'aime plus, il cédera à la prière de la
Blanche-Nuée.
Et comme il ne répliquait pas, elle ajouta:
—Lioura aime son maître. Elle sait que cette face pâle lui sera funeste. Voilà pourquoi elle la demande au Renard-Noir.
—Il la donnera à Lioura, repartit le sagamo en fermant les yeux.
Il s'endormit sans remarquer l'expression féroce qui scella, un instant, la physionomie de la jeune femme dès qu'il eut fait cette promesse, dont ses sens affaiblis ne lui permirent pas alors de bien comprendre l'importance.
Au bout de quinze jours, Molodun fut guéri. Il rentra au village avec Lioura. Les Nez-Percés se préparaient à une grande expédition contre les Chinouks qui les avaient fréquemment attaqués en les accusant d'avoir ravagé leurs cantonnements. Deux cents guerriers entrèrent en campagne. Ils s'embarquèrent sur la Colombie dans leurs canots de troncs d'arbre et descendirent à toute vitesse vers l'embouchure du fleuve.