CHAPITRE IV

MERELLUM

Le cap de la Roche-Rouge, au pied duquel avait eu lieu l'explosion, se dresse, comme je l'ai dit, à quelques lieues seulement de l'embouchure du rio Columbia ou rivière Colombie, sur le territoire de ce nom, à l'ouest des Montagnes-Rocheuses, par le 47° de latitude nord. Le cours d'eau, qu'il serait plus convenable d'appeler fleuve que rivière, peut avoir en cet endroit quatre à cinq milles de large. Il est littéralement parsemé d'îles, d'îlots et de bancs de sable, les uns mouvants, les autres fixes. Ces sables et ces îles hérissées de rochers à fleur d'eau, nommés chicots par les Canadiens-Français, rendent son parcours excessivement dangereux. De plus, la violence des eaux, la fréquence des tempêtes dans ces parages, le peu de certitude des sondages, ont acquis; l'estuaire de la Colombie une sinistre renommée chez les navigateurs.

En amont du cap de la Roche-Rouge, entre une large batture, dans laquelle il plonge sa base, et la pointe Astoria, sur l'autre rive du fleuve, on voit un archipel verdoyant, tout panaché de beaux arbres et festonne par de longs roseaux et des joncs qui ont quelquefois plus de cent pieds de longueur, avec lesquels les Indiens fabriquent leurs lignes à pêcher. Le brick se trouvait à une courte distance de cet archipel, qui avait servi à abriter les Nez-Percés pendant qu'ils complotaient sa capture.

Ce fut dans une des îles dont il se compose que Molodun, le Renard-Noir, conduisit Merellum.

Il venait d'atterrir avec ses gens et de déposer la jeune fille sur le gazon, quand le navire vola en éclats.

Le bruit foudroyant de la détonation les terrifia. Croyant qu'elle était due à une cause surnaturelle et que la mort allait les saisir, les Nez-Percés se laissèrent tomber sur le sol, en baissant la tête et croisant les mains sur leurs yeux, comme faisaient jadis les Égyptiens à l'approche d'un ennemi invincible.

Ils demeurèrent sans bouger dans cette posture pendant près d'une heure.

Merellum elle-même était tremblante et pensait que sa dernière heure allait sonner. Elle appartenait cependant à la race blanche. Des Canadiens établis dans la Colombie, lui avaient donne le jour. Mais ils étaient morts pendant sa plus tendre enfance. Une Indienne clallome, Ouaskèma, l'avait adoptée et élevée jusqu'à l'âge de dix ans. Alors, Ouaskèma fut tuée accidentellement, disaient, les uns, volontairement, disaient les autres, par Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles, qui en était amoureux et jaloux[6]. Merellum lui succéda au commandement des Clallomes, et, malgré son extrême jeunesse, les gouverna avec prudence pendant plusieurs années. Au bout de ce temps, Poignet-d'Acier, qui l'avait prise en affection et qu'elle chérissait à l'égal d'un père, lui offrit de l'emmener avec lui au Canada. Merellum s'ennuyait au désert. Le sang de ses pères parlait en elle. La proposition du capitaine fut acceptée avec bonheur. Mais il n'était pas facile de la mettre à exécution. Les Clallomes tenaient à leur souveraine. Ils voyaient d'un mauvais oeil ses rapports avec Poignet-d'Acier. C'était, prétendaient-ils, le méchant génie de leur tribu. Ouaskèma l'avait aimé, et Ouaskèma avait payé de son existence cette passion désapprouvée par l'Esprit-Suprême. Aussi les Clallomes surveillaient-ils de près le capitaine. Cependant Merellum et lui parvinrent, à tromper leur vigilance; la jeune fille fut embarquée et cachée à bord du brick, dans la nuit qui précéda le jour où il devait partir, et, sans l'attaque des Nez-Percés, elle abandonnait pour toujours peut-être ses trop fidèles sujets.

[Note 6: Voir la Tête-Plate.]