Alors, frappé d'épouvante, il se hâta de cacher les canots dans un hallier, puis il grimpa sur un grand cèdre, dont les rameaux gigantesques s'allongeaient quarante ou cinquante pieds au-dessus de la Colombie, et se mit en observation.
Le soleil penchait déjà à l'horizon. La brise mollissait et l'air était d'une transparence qui permettait de distinguer les objets à plus d'une lieue devant soi.
Molodun voyait parfaitement les Chinouks. Ils se disposaient à traverser le fleuve.
Leurs canots furent lancés à l'eau, et ils naviguèrent vers la rive méridionale. Quand toutes les embarcations eurent quitté la plage, Oli-Tahara, monté sur son buffle blanc, poussa bravement l'animal au milieu des vagues et le maintint à cent brasses environ de la flottille. En remarquant la position qu'il prenait, Molodun sentit le sang affluer à son cerveau. Depuis bien des années il était l'ennemi acharné d'Oli-Tahara, et depuis bien des années aussi, il convoitait ce buffle, l'orgueil de son maître, l'effroi des Nez-Percés et des Clallomes! S'il pouvait tuer le métis et s'emparer de la redoutable bête! quelle gloire pour lui! quelle vengeance pour sa tribu! quelle splendide dépouille à jeter aux pieds de Merellum, qui, elle aussi, devait haïr Oli-Tahara, puisque les Clallomes étaient en guerre fréquente avec les Chinouks!
Cependant le métis dirigeait sa course vers l'archipel, afin d'éviter, autant que possible, l'impétuosité du courant. Molodun, qui ne perdait pas un de ses mouvements, calcula bientôt qu'il passerait probablement à la pointe de l'île et près du cèdre sur lequel il était posté. Cette conjecture l'engagea à se porter plus avant sur la branche, presque à son extrémité et au-dessus d'un endroit où croissaient des joncs assez élevés dont il étêta un grand nombre, en se suspendant par les pieds au rameau.
Cette opération terminée en un clin d'oeil, le Renard-Noir se blottit de nouveau sous l'épais feuillage du cèdre.
Déjà les premiers canots doublaient l'île. Les Chinouks riaient à gorge déployée en se rappelant les incidents de la «danse que les Nez-Percés avaient faite en l'air.» Leurs esquifs étaient remplis d'armes et de scalpes provenant de ces derniers.
Molodun n'avait pas besoin de ces discours et de ces tableaux pour s'exciter aux représailles. Vingt fois, tandis que les Chinouks longeaient le rivage, il fut sur le point de se précipiter dans un de leurs canots et de massacrer ceux qu'il contenait. Mais l'espoir de faire un meilleur coup le retint. Il attendit que tous les bateaux eussent défilé; puis ses yeux se rivèrent sur Oli-Tahara qui, ne soupçonnant aucunement le danger qu'il courait, approchait de plus en plus de l'île.
La respiration bruyante du buffle ne tarde pas à se faire entendre. Il fend l'onde avec une majestueuse rapidité, lève la tête, renifle l'air, pousse un meuglement.
—Qu'y a-t-il, mon brave Tonnerre? On dirait que tu flaires quelque chose, demande le métis en promenant autour de lui un regard nonchalant.