—Pourquoi? pourquoi? répliqua le trappeur en secouant la tête; ah! c'est que Nick Whiffles ne peut pas plus se passer du désert que le désert ne peut se passer de Nick Whiffles, ô Dieu, non! Qui est-ce qui tiendrait les Peaux-Rouges en respect si je m'en allais? Qui est-ce qui délivrerait le pays des coyotes, des ours gris et de tous les damnés serpents à sonnettes qu'on découvre à chaque pas? Non, capitaine, non je ne peux pas abandonner comme ça les territoires de chasse. Quand je le ferai, ce sera pour monter là-haut, chez notre Maître à tous. D'ailleurs je n'aime ni vos villes, ni vos hommes civilisés. On y trouve plus d'hypocrisie et de méchanceté que parmi les Indiens. Les premiers ne tuent pas toujours par le corps comme les seconds, mais ils assassinent, ils torturent chaque jour par l'esprit, et cela avec impunité sans que la loi les poursuive, sans que l'opinion publique les mette au pilori. Au contraire, quand un blanc a bien volé ses semblables, en usant de finesse et en ne froissant pas trop ce que vous appelez des lois, quand il a fait sa fortune au préjudice d'autrui par la médisance, la calomnie, en ruinant des familles, réduisant le père et la mère à la mendicité, les fils à l'opprobre, les filles à la prostitution, on l'approuve, on le louange, on l'admire, on lui accorde des honneurs, des récompenses, des statues! Ça peut paraître beau, mais ça n'est pas juste et ça ne me va pas. Voilà, capitaine, pourquoi je préfère demeurer au milieu des sauvages. Et puis, ma foi, quand on a une carabine à la main, quelques livres de poudre et de plomb dans sa gibecière, et la liberté d'aller où l'on veut, je ne vois pas trop ce qu'on pourrait désirer. Est-ce que la terre ne vous fournit pas toujours un coin de gazon pour en faire votre matelas, et est-ce que le beau ciel, avec ses millions d'étoiles, n'est pas une couverture splendide pour vous abriter? Ah! capitaine, c'est une bonne et joyeuse vie que la vie que nous menons ici! Vous vous ennuierez vite quand vous serez rentré au Canada, c'est moi qui vous le dis; oui bien, je le jure, votre serviteur!
Nick Whiffles décocha cette tirade tout d'une haleine, sans permettre à son interlocuteur de l'arrêter. Aussi, en terminant, éprouva-t-il le besoin de se lubrifier le gosier.
—Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis, capitaine? dit-il après avoir donné une tendre caresse à son flacon.
—Vous pouvez avoir raison, dit Poignet-d'Acier en se promenant pensivement dans la pièce où se passait cette scène.
C'était une grande salle oblongue qui semblait avoir été taillée dans le roc vif. Ses parois, d'un ronge terne, annonçaient une formation porphyritique. Pour tout ameublement elle avait une table carrée, des bancs grossiers et quelques caisses en bois de cèdre. Des armes, carabines, fusils doubles, pistolets, couteaux, harpons, arcs, flèches, étaient fixées en trophées à la muraille, le long de laquelle s'étalaient plusieurs sacs en cuir de grande capacité.
Chacun de ces sacs était, gonflé par les objets qu'il contenait et fermé hermétiquement. Aux quatre coins on voyait un large cachet de cire rouge représentant un chien rongeant un os avec cette devise à l'exergue:
Je Svis Vn Chien Qvi Ronge un O
En le rongeant, je prends mon repos.
Vn temps viendra, qui n'est pas venv,
Que je mordray qui m'avra mordv.
Cet emblème et ces vers étaient la reproduction exacte d'une inscription qui existe encore au-dessus de la porte d'une maison de la rue Buade, à Québec[3].
[Note 3: Voir la Huronne. Chapitre VIII.]
Une lampe en terre rouge éclairait la chambre souterraine, qui n'avait aucune fenêtre et dans laquelle on remarquait deux portes en face l'une de l'autre.