»A présent nous approchons de la terre, non du continent, comme vous avez pu le supposer, mais d'une île fertile, où avec un peu de travail et d'ingéniosité, vous pourvoirez à vos besoins naturels. Car, apprenez-le de suite, le manque de vivres, une impérieuse nécessité me forcent à vous débarquer sur une île voisine. On débarquera avec vous des provisions pour deux jours, divers outils, des effets de literie, des instruments de chasse et de pêche, puis le Castor remettra à la voile pour chercher sur les rives île la Nouvelle-France un endroit convenable à la fondation de l'établissement colonial que j'ai projeté. Dès que je l'aurai trouvé, dans quelques jours, je reviendrai pour vous y transporter.»

A mesure que de la Roche parlait, un sourd grondement, précurseur d'une tempête, s'élevait dans les rangs des proscrits. Un étincelle suffisait pour déterminer l'explosion; cette étincelle jaillit.

—On veut nous abandonner au milieu de l'Océan! cria un individu perdu dans la foule.

—On veut nous abandonner! crièrent en écho vingt bouches, avec un accent de terreur et de menace inqualifiable.

—Oui, nous abandonner! reprit la première voix; nous abandonner sur quelque plage inconnue pour y devenir victimes de la faim et des bêtes fauves.

Un formidable rugissement accueillit cette déclaration; et en moins d'une seconde, comme mus par un choc électrique, tous les condamnés s'étaient pressés tumultueusement sous la dunette, dans l'intention de l'escalader.

Chedotel riait sous cape et continuait de cingler vers le sud-ouest.

De la Roche sentit qu'il lui fallait dépouiller sa morgue habituelle pour conjurer l'insurrection imminente.

«Écoutez, s'écria-t-il, j'ai tout droit sur vous; le supplice des chefs de votre ancienne mutinerie aurait du vous le prouver. Mais je répugne aux exécutions violentes, et je vous pardonne ce mouvement d'insubordination que tout autre, à ma place, réprimerait par des condamnations à mort.»

—Oui, des pendaisons comme celles de Molin, Tronchard et des autres! intervint encore le même individu, d'un ton d'amertume qui réveilla l'irritation assoupie.