—Il vaincra!—il ne vaincra pas!—Je te dis qu'il vaincra!—Je te dis que non.—Gageons…—Ah! il étouffe!

—Pour Dieu, mon amour, ne casse pas cette arête au moins; je la retiens, je la conserverai comme une relique… pour m'en faire un cure-dents!

Et les rires de redoubler!

Pourtant la chose n'était pas risible, tant s'en faut, et François Rivet ne riait pas, lui! Son visage contracté par la douleur, livide, marbré de taches couperosées; sa bouche béante, inondée de salive et de sang; ses yeux grands ouverts dont les prunelles avaient fui sous les paupières; ses poignets crispés; son corps agité par des mouvements spasmodiques offraient un horrible tableau, tandis que les sons caverneux qui s'éraillaient en s'échappant de sa poitrine auraient glacé d'effroi toute autre assistance que celle qui l'entourait.

—Quelle tête! dit l'incorrigible nain. Décidément, Narcisse et Antinous n'ont plus qu'à tirer leur révérence! Y a-t-il un peintre parmi nous?—Pourquoi le signor Titiano est-il mort? ajouta un Piémontais.—Ah! mais, poursuivit Nabot, la charité chrétienne nous commande de prier pour les agonisants; prions donc, car notre infortuné compagnon râle son dernier soupir?—De profundis clamavi… bredouilla Grosbec.—Mourir d'une arête, lamentable destin!—Regretté Brise-tout, je composerai une élégie sur son trépas.—Je chanterai son stoïcisme dans la souffrance.—Je prononcerai son oraison funèbre, avec accompagnement de guimbarde et de crécelle.

—Voici ton épitaphe, tendre chérubin, dit Nabot. Écoute, et juge avant de te sacrifier aux jours gras des vers de terre:

Passant, sous cet amas de sable amoncelé,
Gît la pourriture d'un goinfre ensorcelé,
François Rivet, surnommé Brise-tout,
Passé maître dans l'art de faire atout,
Qui, faute d'une arête[9],
Creva par une arête!

[Note 9: Pour comprendre ce mauvais jeu de mots il est bon de se rappeler qu'avant le dix-septième siècle «arête» s'employait souvent pour exprimer un temps d'arrêt.]

Toute plate que fût cette bouffonnerie, elle acheva de porter à son comble la bonne humeur des routiers qui battirent des mains avec frénésie, car rien ne sourit tant au vulgaire que ce qui peut abaisser un être supérieur.

Mais c'en était trop. Aiguillonnée par une douleur atroce, la victime de ces lazzi, à bout de patience, fondit soudainement sur ses bourreaux, comme un taureau qu'ont exaspéré les mille coups de lance des picadors, saisit d'une main Grosbec et de l'autre Nabot, qui se trouvèrent sur son passage, les souleva du sol, les tint un moment en l'air, et l'oeil injecté de sang, la bave aux lèvres, il allait les broyer l'un contre l'autre, quand une cuisson insupportable le contraignit à lâcher prise. Brise-tout se retourna en lâchant un cri strangulé. Derrière lui se tenait le Maléficieux, qui, armé d'un tison ardent, avait jugé à propos d'en appliquer l'extrémité sur la joue du géant, pour sauver les imprudents tombés au pouvoir de sa rage. La folie commençait à gagner François Rivet. Il ne voyait plus, il n'entendait plus. Les veines de ses tempes étaient gonflées outre mesure. Une fièvre délirante bourdonnait dans son cerveau. Incapable de calcul, de réflexion, guidé par un instinct d'animal courroucé, il se jeta sur le nouvel ennemi qui osait braver sa furie. Mais Philippe Francoeur était, agile comme un écureuil. Il abandonne son brandon; d'un bond tourne Brise-tout, et se précipite ensuite après lui, lui saute sur les épaules, l'étreint vigoureusement par le cou, et secondé par quelques autres routiers qui s'étaient joints à lui, le renverse à terre. Là, s'engagea une lutte terrible, lutte de l'ours acculé par une meute de chiens! mais, à la fin, succombant sous le nombre des assaillants, Brise-tout essaya un dernier effort pour se redresser, et au moment où tous ses muscles étaient distendus, toutes ses facultés physiques en jeu, un beuglement terrible jaillit de son larynx, avec des flots de sang. L'arête s'était dégagée dans cette convulsion suprême, et François Rivet saluait à sa manière le terme de son supplice. Néanmoins, il aurait pu se guérir d'un mal pour en gagner un cent fois pire, car ses adversaires, irrités à leur tour par les horions qu'il leur avait distribués, n'étaient aucunement disposés à l'abandonner; mais l'arrivée de Jean de Ganay sous la tente fut le signal de sa délivrance.