C'était vraiment l'Érable! mais dans quel triste état! Ses mâts brisés, ses roufles enfoncés, son bastingage en pièces, sa poulaine fracassée parlaient d'une longue et terrible lutte avec les éléments. Des essaims d'hommes encombraient le pont. Et parmi ces hommes il y en avait qui dansaient des rondes infernales, d'autres qui pleuraient comme des femmes; d'autres qui, prosternés, les mains jointes, semblaient implorer les secours de la Providence; d'autres qui, armés de larges pots, paraissaient boire l'ivresse à longs traits, d'autres qui riaient d'un rire farouche; d'autres qui se battaient et d'autres qui cherchaient vainement à pacifier tous ces malheureux.

Le vicomte, effrayé par ce spectacle, s'imagina voir une embarcation de damnés. Son visage pâlit; ses yeux se remplirent de larmes.

—Tenez! dit-il, en passant la lunette à Philippe Francoeur.

Celui-ci examina longuement, mais son visage conserva l'immobilité. Se penchant ensuite à l'oreille du vicomte:

—Pas un mot, messire, lui dit-il en posant le doigt sur ses lèvres. Ils se seront sans doute révoltés à bord de l'Érable et soûlés; mais si le Dieu des ivrognes veut qu'ils abordent ici, nous saurons leur rafraîchir la tête, pourvu que les nôtres ne se doutent de rien.

—Quelqu'un dirige-t-il le vaisseau? dit le Bourguignon.

—Je ne distingue personne. Pourtant il doit y avoir un pilote au gouvernail, car la barque ne roule pas trop. Je vais ordonner un signal.

Mais, comme il achevait ces paroles, une saute de vent, brusque autant que formidable, cassa en deux le mât au sommet duquel Philippe Francoeur avait établi son appareil de télégraphie.

—Point de chance, par le trident de Neptune! s'écria-t-il en frappant du pied.

—Quel branle-bas, ventre de biche! ajouta Grosbec.