VII

LES ÉPAVES

L'aurore, en sortant, belle et radieuse, son globe d'or des ondes de l'Atlantique, illumina sur l'île de Sable un spectacle plus désolant encore que celui dont le crépuscule avait, la veille, vu et éclairé toutes les péripéties et l'horrible dénoûment.

L'air était frais et parfumé de pénétrantes exhalaisons. Au-dessus des terres et des eaux pas le moindre nuage follet, pas la plus légère brume. Le ciel bleu comme l'iris, diaphane comme un miroir, s'arc-boutait, dôme incommensurable sur la mer, dont la transparente limpidité réfléchissait sa splendeur et son éclat. Les arbustes, froissés par la tempête précédente, se redressaient aux premiers baisers du soleil; leurs feuilles humides de rosée scintillaient comme des émeraudes; et quelques petits oiseaux cachés dans les broussailles saluaient mélodieusement de leurs gazouillis la promesse d'un beau jour. Quelle différence entre le lever de ce jour et le coucher de celui auquel il succédait! Hier soir, les éléments faisaient rage contre eux-mêmes, comme s'ils eussent voulu se replonger dans un chaos informe; ce matin, ils se sourient de leur sourire harmonieux, rivalisent d'attraits, de coquetteries, se pressent amoureusement dans les bras les uns des autres, comme de jeunes mariés qui s'éveillent, pour la première fois, dans la couche nuptiale.

Mais il reste de leur colère passée des traces sinistres pour l'humanité—traces d'autant plus lugubres que le temps est plus beau, que la nature s'est parée de ses plus gais atours; car beauté et gaieté endolorissent davantage le coeur de l'homme quand le chagrin y a distillé quelques gouttes de son poison.

Considérez la plage de l'île de Sable près du camp des déportés! Les tentes sont abattues ou dispersées; une montagne de gravier s'élève là où se creusait une ravine: Une ravine laboure profondément l'endroit qu'exhaussait une montagne; le sol est sillonné de cicatrices béantes; des arbres tordus, fendus, comme par la foudre, découronnés ou déracinés, montrent partout leurs plaies.

Mais un tableau bien autrement affreux, bien autrement éloquent, rappelle sur la grève l'orage du dimanche.

Ce sont, au milieu d'innombrables débris d'un navire, des monceaux de cadavres humains. Tous, sauf quelques rares exceptions, portent le même uniforme que les routiers qui sont dans l'île, et la plupart sont cruellement mutilés. A l'un, il semblerait qu'on eût fait subir la peine de la décollation; à l'autre, qu'on lui eût coupé les membres; à un troisième, qu'on lui eût lacéré le corps avec des cailloux pointus; à tous, qu'on les eût défigurés à plaisir.

Ils s'étalent pêle-mêle, parmi les caisses, les barriques, les madriers, les fragments de vergues ou d'espars; et, à mesure que la mer se retire, elle laisse sur les galets de nouvelles victimes de son courroux. Ces cadavres, ces caisses, ces barriques, est-il besoin de le dire, viennent de l'Érable dont on distingue parfaitement la coque, échouée entre des rochers à cent brasses du littoral environ. C'est tout ce qui reste du pauvre navire, naguère si fringant sous sa svelte mâture. Nul être vivant n'a échappé à la catastrophe qui l'engloutit, nul ne pourra raconter le drame qui précéda et prépara sans doute ses derniers moments; car inutilement les compagnons de Jean de Ganay ont passé la nuit sur pied, allumé des feux le long de la côte pour secourir et guider les naufragés, la violence du flux et du reflux s'est opposée à tout sauvetage. Puis, quand, vers une heure du matin, l'Océan a, de lassitude, endormi ses fureurs, quand sa surface a nivelé ses houleuses inégalités, vomies par la marée, les épaves, hommes et choses, de l'Érable, ont été traînées jusqu'au rivage de l'île de Sable.

Infortunés! mourir si loin de leur pays, à la fleur de l'âge! et de quelle mort!