—Eh bien! vous allez voir, dit Nabot, et rira bien qui rira le dernier, savants docteurs.
Il bondit agilement sur ses petites jambes fuselées et courut à la tonne qui le dépassait d'une demi-toise en élévation.
La mer l'avait juchée, pour ainsi dire, au faîte d'un môle de sable, derrière lequel la côte fuyait en pente douce. Nabot incrusta d'abord dans le gravier, au pied de la barrique, une planche mince provenant de l'Érable; puis, armé d'un long bâton, il mina le sol mouvant sous le tonneau. Le résultat de cette opération ne se fit pas longtemps attendre. Bientôt la futaille péchant à sa base, pencha, vacilla une seconde, s'abattit transversalement avec un clapotis sourd sur l'éclisse et roula sur le plan incliné devant elle. L'élan une fois imprimé l'énorme cylindre poursuivit rapidement sa course au delà du but déterminé par les termes du pari, tandis que l'ex-lansquenet se mordait les lèvres, en cherchant une pointe pour la tremper dans le venin de son dépit et la décocher au vainqueur, et tandis que Brise-tout s'écriait avec une stupéfaction naïve:
—Ventremahom! si l'âme de Lucifer n'est pas logée dans le corps de ce gringalet-là, je veux que mon bon ange gardien m'abandonne sur-le-champ!
VIII
L'ÉRABLE
Par un bonheur inespéré, une grande quantité d'outils de charpentier et de forgeron se trouvaient au nombre des objets arrachés au naufrage de l'Érable. L'inventaire de ces objets amena aussi la découverte de plusieurs armes et de quelques barils renfermant des semences et graines de diverses espèces.
Le Maléficieux se mit aussitôt en devoir de construire un radeau, avec lequel il se proposait de conduire Jean de Ganay vers la carcasse du navire échoué. L'esquif terminé, tant bien que mal, tous deux le poussèrent à flots; et le vicomte ayant chargé les trois autres matelots de veiller pendant son absence, Philippe Francoeur et lui montèrent sur l'embarcation et se dirigèrent à l'aviron du côté de l'épave.
En dix minutes le vicomte et le Maléficieux y arrivèrent.
Ce fut avec un profond serrement de coeur que Jean s'approcha du vaisseau où il avait vu embarquer et périr tant de braves gens parmi lesquels, au moment du départ, on comptait plusieurs rejetons des plus illustres familles de France. Mais quand après avoir attaché leur radeau à la joue de tribord de l'Érable, ils commencèrent à se hisser sur le pont, l'écuyer était si vivement ému qu'il fut obligé de recourir à l'aide du matelot pour effectuer son ascension.