PERPLEXITÉ

La fin de l'été de l'année mil cinq cent quatre-vingt-dix-huit approche. Depuis trois mois bientôt le Castor a débarqué sa cargaison humaine sur l'île de Sable; depuis ce temps, chaque jour les malheureux abandonnés se sont bercés de l'espoir de voir poindre à l'horizon le navire qui les a amenés, et chaque jour cet espoir a été déçu. L'anxiété plombe leurs fronts, le découragement amollit leurs bras, des colères sourdes grondent dans leur tête. Cependant, sur le rivage de la mer et sur le bord du lac, des tentes, puis des cabanes se sont élevées, l'existence des proscrits s'est régularisée, ils jouissent d'un certain bien-être. Ceux-ci tuent du gibier, ceux-là capturent du poisson; tous travaillent plus ou moins; les provisions ne manquent point. Outre une assez grande quantité de viandes salées et fort peu avariées qu'ils ont recueillies du naufrage de l'Érable, ils trouvent encore sur le lieu de leur exil bon nombre de moutons, chèvres et autres herbivores domestiques, qui ont été probablement laissés par des colons qui l'ont précédemment habité[11]. Mais les causes d'afflictions abondent: pour la plupart, l'ignorance absolue de la situation de l'île qu'ils occupent, l'obligation de se livrer à des labeurs auxquels ils n'ont point été accoutumés, la sévérité de la discipline à laquelle les soumet le vicomte, la monotonie des relations, sont des motifs de cuisants soucis; pour quelques-unes, pour les meilleurs natures, la stérilité du sol, l'isolement, l'incertitude, sont des sujets de dégoût; chez tous, déjà, la perspective d'un hiver dans ces régions sauvages suscite de terribles appréhensions.

[Note 11: Ce fait est historique.]

Le vicomte Jean de Ganay lui-même est en proie au doute et à la crainte. Son fidèle matelot, Philippe Francoeur, cherche, vainement à le rassurer. L'écuyer triomphe difficilement de ses chagrins. Mille angoisses lui déchirent l'âme. Le souvenir de sa chère Bourgogne, de sa famille, de ses amis, des gais romans dont son imagination de jeune homme avait brodé les fleurs, planent souvent devant son esprit. Néanmoins il pense rarement à la reine de ses premières amours, à Laure de Kerskoên, et, quand l'image de la charmante châtelaine lui sourit encore, il s'impatiente et se dérobe à ce sourire. Les nuits du vicomte sont pleines d'insomnies, ses veilles pleines de conjectures. L'abattement des gens laissés à son commandement, leur mauvais vouloir, leurs instincts turbulents ne lui ont pas échappé. Il a conçu des soupçons sur la loyauté du matelot Pierre ou Caliban. Cet homme lui, apparaît comme un scélérat capable de tout. Mais, jusqu'ici, rien n'est venu justifier sa méfiance, et il n'ose l'exprimer, de peur de s'attirer la haine des partisans du matelot, car ce dernier, tout en protestant de sa fidélité au chef, s'est formé une sorte de parti qu'il dirige à son gré. Ce parti est composé de tous les plus mutins de la bande, de ceux qui opposent des murmures ou la résistance de l'inertie aux ordres de l'écuyer, qui délibèrent parfois en conciliabule secret et contrarient les projets d'amélioration conçus par Jean de Ganay.

Voulant se mettre à l'abri des intentions malveillantes qu'il leur présumait, l'écuyer les avait renvoyés avec Caliban au poste de la côte, et avait rappelé le Maléficieux près de lui au camp du lac. Les premiers, pensait-il, ennemis de la culture, proféreraient s'adonner exclusivement à la pêche et à la chasse, tandis que ceux qui demeuraient avec lui défricheraient la terre. Par ce moyen, aussitôt la récolte achevée, les deux troupes feraient l'échange de leurs divers produits, et pourraient vivre commodément. Ce plan, au premier abord, paraîtra assez sage. Mais en y réfléchissant, on s'apercevra qu'il ne pouvait produire que des résultats désastreux. Et, on effet, il créait la jalousie, la rivalité entre des gens aigris par le malheur, et, de plus, il habituait les amis de Caliban à méconnaître le contrôle du vicomte pour ne plus admettre que celui du matelot. Or, si ce dernier était réellement animé de sentiments bas et envieux, sans doute il profiterait de son ascendant temporaire pour indisposer ses subordonnés contre leur chef réel et peut-être même s'emparer du pouvoir. S'il avait eu plus d'expérience des hommes et des choses, Jean de Ganay n'aurait pas agi aussi imprudemment. Il est hors de question que la jalousie peut commettre les plus noirs forfaits pour satisfaire ses appétits. Ne pourrait-on pas en dire autant de l'ambition, si le code social de l'hypocrisie n'avait légalisé l'une et condamné l'autre? Mais, comme nous ne nous sommes pas proposé la tâche de réformer les passions et les lois, abandonnons le thème aux philosophes et retournons à l'île de Sable.

Il était huit heures de relevée; la chaleur, durant tout le jour, avait été suffoquante. A ce moment, le soleil, penché à l'occident, semblait plaquer d'or les eaux du lac. Une brise caressante gazouillait dans les rameaux des arbustes; et, couchés à l'ombre, les routiers jouaient aux dés ou respiraient la fraîcheur du soir.

Après s'être promené pendant quelques minutes à travers les groupes, le vicomte s'approcha d'une hutte au seuil de laquelle le Maléficieux échiffait un lambeau de voile pour faire du fil et confectionner des rets.

—Eh bien! fit l'écuyer d'un ton mystérieux.

Philippe Francoeur jeta un coup d'oeil autour de lui avant de répondre.

—Y a-t-il du mieux? poursuivit Jean de Ganay.