Guyonne ne répondait pas. Elle priait mentalement.

Le matelot, craignant de troubler la pieuse hymne que la jeune fille élevait de son coeur vers le trône de l'Éternel, le matelot sortit discrètement.

Quand il rentra, au bout d'un quart d'heure, Guyonne était levée.

—Nous allons déjeuner, dit gaiement Philippe; et ensuite, si vous vous sentez assez forte, nous démarrerons pour aller au camp. Le vicomte sera bien heureux.

Philippe acheva sa phrase par un coup d'oeil significatif à Guyonne qui rougit.

Le matelot connaissait parfaitement, avons-nous dit, le sexe du faux Yvon; mais un sentiment de délicatesse exquis l'empêchait de montrer, même en cette circonstance, à la jeune fille, qu'il avait cette connaissance. De son côté, Guyonne ne doutait pas que pour Philippe Francoeur son secret n'existât plus, mais sa pudeur l'empêchait aussi de féminiser sa personne. Il semblait qu'une convention tacite guidât ces deux êtres, si nobles, si purs, si dignes d'être unis par les liens d'une tendresse filiale et paternelle. Quand les âmes sont naturellement belles, elles font preuve dans leurs relations d'une suavité de manières d'autant plus grande qu'elles ont été moins dégrossies par l'éducation. L'amour ou la sympathie font éclore en elles des fleurs d'un parfum pénétrant. Elles inventent des cajoleries, des mignardises dont s'étonnent les gens des sphères raffinées. C'est que ces âmes ne se prodiguent pas; c'est qu'elles meurent fréquemment vierges de toute affection; c'est que rarement elles rencontrent l'âme soeur qui seule peut enfanter et développer aux rayons de ses tendresses la plante exotique dont le germe est caché sous les rugosités de leurs plis.

Cependant le Maléficieux avait servi le déjeuner sur un banc de bois.

Ce déjeuner était frugal: de la soupe au maïs et du poisson boucané rôti sur les charbons. Mais la faim l'assaisonnait, et les convives y firent honneur.

Quand ils eurent fini, Philippe dit à Guyonne:

—Comme ça, on est capable de naviguer jusqu'au camp?