Après un instant de muette contemplation, ses yeux se reposèrent sur le manuscrit.
Isle de Sable, 29 octobre 1598.
«Seigneur, Seigneur! ne vous lasserez-vous pas de frapper votre humble serviteur! Voyez, mon corps est abattu, mon âme endolorie; je marche, à l'abîme du désespoir.
»Quelles émotions m'agitent! je sens et je ne sens pas. Les pensées montent à mon cerveau comme les bulles montent à la surface de l'eau bouillante. Tout me frappe; tout me navre. Je voudrais pouvoir pleurer; les larmes me soulageraient; mais mes yeux sont secs et brûlants. Je n'ai pas même la faiblesse de la douleur. Les peines m'épuisent, et j'ignore où est mon mal. C'est bien étrange! A ma chère France, à ma bien-aimée Laure, pourtant je songe moins. Les privations de toute espèce me trouvent indifférent, mais je souffre! Mystère, me permettras-tu de déchirer ton voile? D'où vient cette agitation; d'où viennent ces troubles, dis? J'attends avec impatience le retour du marquis de la Roche, et je ne sais pourquoi je crains de le voir arriver. Cotte île, elle me plaît, toute stérile qu'elle est. Y demeurer avec une femme tendre et vertueuse, entouré de vassaux honnêtes et laborieux, me paraîtrait un bonheur! Une femme, ai-je dit… Qu'est-elle devenue, elle qui était parmi nous? Comment, dans quel but s'était-elle glissée au sein de cette troupe de malfaiteurs? Elle avait l'air bon; sa conduite était, exemplaire; son courage, son énergie, surpassaient l'imagination, et puis quelle mâle beauté sur son visage! Oh! la vie de cette femme devait celer un bien profond secret! Sans doute quelque sublime dévouement l'avait poussée… Mais, ne suis-je, pas; insensé! Cette, femme avait peut-être un amant parmi les déportés! Oh! non, non, bannissons cette monstrueuse, présomption! Elle, un amant! elle, une femme, dépravée! cela, n'est pas, mon coeur me le dit, ma raison me le prouve! Est-ce ainsi que j'honore la mémoire de celle qui, au péril des siens, sauva les jours de monseigneur de la Roche et les miens? Ma reconnaissance se traduirait par une insulte! Ah! pardonne, noble inconnue, pardonne, si tu es morte; ignore, si tu respires encore. Dieu! comme, elle était belle! Quel port de reine! Quelle dignité dans la maintien! Quelle angélique douceur sur sa figure! Non, cet ange n'avait pas reçu sa naissance dans la cahute d'un serf; je me refuse à le croire. C'est un manoir qu'elle eut pour berceau; ce sont de hauts et puissants seigneurs qu'elle eut pour parents… Encore cette pensée! elle m'obsède sans cesse! je la chasse sous une forme, elle me reparaît sous une autre. Je ferme les yeux elle se réfléchit comme dans un miroir; je les rouvre, elle est devant moi je me promène, elle me suit; je travaille, elle se mêle à mes labeurs; je me couche, elle est sous mon chevet; je m'endors, elle voltige au-dessus de ma tête. On dit que la Providence divine nous envoie souvent des avertissements pour nous instruire; en serait-ce un? A quoi bon m'en occuper? A quoi bon m'user à la recherche d'une chose désormais inutile? Plus de deux mois ne se sont-ils pas écoulés depuis sa disparition? N'ai-je pas fait battre l'île en tous sens, fouiller tous les taillis, dans l'espoir de la retrouver? Le lac n'a-t-il pas été sondé par Philippe?… Pauvre jeune fille, elle est morte! peut-être de mort horrible! Qui sait? peut-être que, durant la nuit de la rébellion, un de ces misérables… Oh! je frémis à cette seule appréhension. Quoi! il se serait rencontré un être à face humaine assez lâche, assez féroce pour profiter de l'état de malaise de cette pauvre enfant!… Mon Dieu, les hommes sont donc bien méchants, puisqu'ils peuvent même supposer la possibilité de pareils crimes!… Des ténèbres épaisses m'environnent. Ces papiers recueillis à bord de l'Érable… ce portrait dont la ressemblance avec elle est si frappante… ce portrait, je viens de l'examiner de nouveau attentivement. Plus je le compare, plus mes soupçons prennent consistance. C'est sa fille; quelque chose me le crie au fond des entrailles. Ai-je le droit de me mentir à moi-même? Et ne me rappelé-je, pas les dernières paroles échangées, entre elle et moi? Quand je lui ai demandé s'il était vrai qu'elle se nommât Yvon, n'a-t-elle pas balbutié; puis n'a-t-elle pas avoué son sexe?… Quel dédale! je m'y perds… Ne jamais la revoir! n'être pas certain de connaître la vérité! Seigneur, aidez-moi à effacer toutes ces impressions qui m'ardent comme autant de fers rouges! Rétablissez la paix dans mon âme, et que je puisse renoncer à des mondanités condamnables, pour remplir mes devoirs envers vous et envers tous ces pauvres gens que vous m'avez donné mission de former à l'adoration de votre nom et à l'obéissance à vos saintes lois!»
Le jeune homme n'avait pas parcouru ces lignes sans faire de fréquentes pauses pour méditer.
—Mon Dieu! s'écria-t-il en achevant, les heures, les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années, se sont écoulés, et ni le temps, qui ronge tout, ni les maladies physiques, qui affaiblissent le corps, ni les maladies morales, qui oblitèrent la sensibilité, n'ont pu user ces empreintes laissées sur mon esprit et sur mon coeur. Le Tout-Puissant n'a pas eu pitié de moi!
Il baissa tristement la tête et souleva avec son pouce quelques feuilles du journal.
2 janvier 1599.
«Comme la journée d'hier m'a doucement ému! J'étais bien loin de m'attendre à cette délicieuse surprise. Brave Philippe! quel coeur sous sa rude enveloppe de matelot! C'est lui, sans nul doute, qui a décidé les colons à me souhaiter une heureuse année! Oh! j'aurais été bien heureux, si tous ils étaient venus! La certitude que j'avais des ennemis ici, où tous nous devrions être unis comme des frères, a répandu un léger nuage sur cette fête de famille. Fasse notre divin Rédempteur que les soudards,—ces brebis égarées plutôt par la lassitude que par la malignité,—ne persévèrent pas dans leur endurcissement! Combien il eût été agréable de remercier tous ensemble le ciel qui a daigné jusqu'ici pourvoir à notre subsistance, et de le supplier de nous continuer ses bienfaits! Que c'eût été dignement et délicieusement saluer l'aube d'une nouvelle année!—Il était huit heures quand mes chers colons sont arrivés, parés de leurs meilleurs vêtements. Philippe marchait en tête. L'honnête matelot a essayé de me débiter un compliment; mais l'éloquence ne répondant pas à son intention, il s'est jeté à mes genoux, et a baisé ma main, en s'écriant les larmes aux yeux:—Excusez, monseigneur, j'aurais voulu… j'aurais désiré… enfin, pour vous dire la chose en deux mots, les camarades et moi nous vous souhaitons toutes les prospérités…—Bien, bien, Philippe, ai-je répondu, en voyant qu'il ne pouvait continuer. Et m'adressant à la troupe, qui criait à tue-tête: Vive, vive! monseigneur de Ganay! j'ai fait un petit discours qui a touché ces bonnes gens. Ensuite, nous avons élevé nos coeurs à Dieu!—Le dîner a été gai, plus copieux que d'ordinaire, et au dessert j'ai fait distribuer le reste de la dernière barrique d'eau-de-vie qui nous restât! Étaient-ils joyeux mes sujets! En un instant, ils oublièrent les incertitudes de leur situation, les rigueurs de cet horrible hiver qui soumet la mer elle-même à son empire! Ils oublièrent que si, demain, la pêche manquait nous mourrions de faim! Ah! si je pouvais oublier, moi! hélas!»
6 février.