1 mai 1599.

«Enfin le printemps a fondu les frimas de l'hiver. Souriante est la nature; mon âme nage dans une suave ivresse. Ah! qui saurait méconnaître la bonté de Dieu à la vue des magnificences déployées autour de nous! Ce soleil chaud et vivificateur qui baigne l'or fluide de ses rayons dans la mer; ce ciel sans tache, qui éblouit par la pureté de son azur, et puis ce monde qui s'anime à nos pieds, à nos côtés, sur nos têtes! ah! comme tout cela est donc ravissant! Voyez, l'herbe pousse ses émeraudes; les fleurettes allongent leurs corolles de toutes couleurs; les arbres ouvrent leurs bourgeons aux caresses de la brise! Entendez! ce sont les oiselets; ils disent les timidités, les impatiences, les jalousies et les voluptés de l'amour, et leur langage vous ravit en extase! Chantez, chantez encore petits oiseaux! vos romances endorment mes peines, comme autrefois la ballade de ma nourrice endormait mon enfance… Tout le monde est radieux au camp. Une ardeur, nouvelle comme l'ardeur de la création, anime mes gens. Ils réparent leurs maisonnettes endommagées par l'hiver, plantent des pieux autour de l'enceinte, et me construisent un petit castel, comme dit Philippe. Oh! j'aime ce retour à l'espérance. Il est de bon augure. L'homme qui a pris une détermination, fût-elle fausse, est toujours plus fort que celui qui languit dans l'indécision. Et mes colons sont bien résolus à mettre cette année en culture le peu de terres arables qui entourent le lac. Le Maléficieux a eu l'heureuse idée d'enfouir dans le sable une barrique, de graines de diverses espèces; de plus, il a eu le courage de n'y point toucher durant l'horrible disette que nous avons traversée; nous les sèmerons, et, de cette façon, s'il plaît au Seigneur, on pourra, dès cette année, obtenir une récolte qui permettra d'attendre… Attendre! La Providence guidera-t-elle un navire jusqu'à ces rives? Le Castor n'a-t-il pas sombré? Monseigneur de la Roche vit-il encore? Ces questions se heurtent continuellement dans mon esprit. Mais aujourd'hui, je veux leur imposer silence. Elles empoisonneraient encore la béatitude dont m'inonde le premier soupir du renouveau. Nos destinées sont entre les mains du Très-Haut. Je me confie humblement à lui. Avec la foi, la certitude de revivre dans un monde meilleur, la créature humaine n'est jamais malheureuse.

»Il n'y a que les impies et les athées qui maudissent la lumière, car le
Seigneur a dit:

»Celui qui conteste avec le Tout-Puissant lui apprendra-t-il quelque chose? Que celui qui dispute avec Dieu réponde à ceci.»

«P.-S.—Philippe vient de tuer deux renards argentés que des glaçons en dérive avaient amenés sur l'île. Serions-nous donc si près de la terre ferme?»

29 septembre.

«Quelles angoisses rongent ma pauvre âme saignante.» le doute m'accable.
O mon pieu!

»N'y a-t-il pas un temps de guerre limité à l'homme sur la terre? et ses jours ne sont-ils pas comme les jours d'un mercenaire?

»Comme le serviteur soupire après l'ombre, et comme l'ouvrier attend son salaire.

»Ainsi il m'a été donné pour mon partage des mois qui ne m'apportent rien et il m'a été assigné des nuits de travail.