«Le froid est toujours excessif et nous avons faim… Ah! que c'est hideux, la faim! Des visages rechignés, des esprits irritables; des hommes qui sanglotent ou blasphèment, voilà, pour mon entourage. A l'exception de Francoeur, dont la fermeté et l'abnégation sont à toute épreuve, je ne vois que prostration et haine à mes côtés! Moi-même, je sens fléchir mon énergie. J'ai faim… La pêche ayant soudain fait défaut, nous avons mangé des peaux de lapin bouillies; puis nous avons creusé dans la neige pour extirper quelques racines, et, au moment où j'écris, cette dernière ressource manque… Mon Dieu! j'apprends qu'ils veulent déterrer les cadavres des deux hommes gelés en mars, pour assouvir le besoin qui les presse… Seigneur, Seigneur, faites que cette profanation n'ait pas lieu!»
8 avril.
«J'ai la fièvre, ma tête brûle, une sueur froide trempe mon corps… Mes cheveux se hérissent sur ma tête… La plume tremble dans ma main! Infortunés, ils ont réalisé leur dessein. Ces corps morts, ces corps livides, ils les ont retirés de dessous les glaces… je n'ose achever…»
9 avril.
«Dieu tout-puissant, fais-moi mourir… la faim me dévore… Il y a du feu dans mon estomac… Oh! si je pouvais mourir…»
—Oui, dit le jeune homme, je souhaitais de mourir alors! Mais c'était moins à cause des épouvantables tiraillements d'entrailles que j'endurais, qu'à cause des sinistres projets que le jeûne enfantait dans mon cerveau! J'en frissonne… Il me prenait des fureurs de cannibale! Loin de me répugner, la chair humaine m'attirait invinciblement. Je me souviens que je me suis levé de mon lit, j'ai saisi mon poignard, et si, dans ce moment, un homme se fût présenté, je l'aurais égorgé pour sucer son sang, déchirer ses membres avec mes dents… Horreur…
Il cacha son visage dans ses mains et demeura plongé dans une préoccupation interrompue, d'intervalle en intervalle, par des tressaillements spasmodiques.
Un bruit venu du dehors arracha le rêveur à ses amères réflexions. Il courut à la fenêtre, et s'apercevant que le bruit avait été produit par la chute d'une avalanche de neige tombée du toit de la maison où il se tenait, il retourna à son siège.
Agitée par un courant d'air, la page du manuscrit se balançait à droite et à gauche.
Le jeune homme, du bout du doigt, la coucha sur le verso, et son visage s'égaya à la vue de la date suivante: